Cri de cœur

Beaucoup de bavardages et un peu de chorégraphie virtuose pour le spectacle de rentrée du Ballet de l’Opéra de Paris.

Cri de cœur

Toujours sans direction depuis le départ surprise d’Aurélie Dupont en juin dernier, le Ballet de l’Opéra de Paris fait sa rentrée avec une création : Cri de cœur. Une pièce du norvégien Alan Lucien Øyen prévue pour le printemps 2020 et dont les représentations ont été suspendues par la pandémie. Se situant dans la lignée du Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch, pour lequel il a été le premier à créer une pièce en 2018, Bon voyage Bob, après la disparition de la fondatrice en 2009, l’artiste multicartes (danseur, chorégraphe, metteur en scène et vidéaste) fait intervenir Héléna Pikon, l’une des interprètes fétiches de la chorégraphe allemande, guest star appelée ici à jouer le rôle de la mère de l’héroïne.

Car il y a bien une héroïne ou un personnage principal, nommée Marion, du nom de la danseuse qui l’interprète le soir de la première (Marion Barbeau), dans ce spectacle conçu comme une série de mise en abymes où les danseurs sont invités à jouer leur propre rôle, leurs propres rêves et fantasmes, la frontière entre le temps de la préparation et celui de la représentation disparaissant. Autour de la danseuse gravitent deux garçons, l’un possible compagnon de cœur, l’autre, énigmatique nommé Personne.

Selon un scénario un peu abscons où réalité et fiction, vrai et faux s’entremêlent, le spectacle en deux actes séparés par un entracte baigne dans un flot sonore enregistré avec des parties chantées en live qui l’apparentent parfois à la comédie musicale. La maladie, la contagion, l’isolement des êtres humains, leurs relations limitées au virtuel sont les thèmes qui se font jour dans le scénario, lequel n’épargne pas les clichés, ni le kitsch de la grandiloquence et du sentimentalisme.

Empruntant tant au théâtre qu’au cinéma, le spectacle, très cérébral, fait appel à une cascade de références que le spectateur doit intégrer sous peine de ne rien comprendre au déroulé. A commencer par les diaporamas, ces dispositifs qui, dans les musées d’histoire naturelle, présentent des animaux morts et empaillés dans un décor qui a l’apparence de leur lieu de vie. Sur la scène de l’Opéra Garnier se succèdent donc une série de grands cadres vides dans lesquelles sont déployées successivement différentes toiles peintes, paysages de montagne enneigée où de plage déserte, dans lesquels les personnages viennent s’insérer. Autre référence : le livre du neurochirurgien Paul Kalanithi, Quand le souffle rejoint le ciel (JC Lattès), qui observe la progression du cancer du poumon dont il souffre et qui finira par l’emporter.

La question est de savoir si les personnages qui apparaissent dans ces décors mouvants sont morts ou vivants. Obsédé par la mort et la maladie, le chorégraphe se perd (et nous avec) dans son concept de « fictionnalisation », à savoir la manière dont les êtres créent une fiction sur eux-mêmes, et ce qu’ils représentent les uns pour les autres à travers leurs récits. L’Improvisation est censée être le maître-mot de la représentation mais cela ne trompe personne. Une séance de brainstorming est même organisée sur scène où chacun dans la troupe disposée en cercle est invité à exprimer « spontanément » ses fantasmes, ses peurs, ses doutes, ses désirs les plus intimes.

Les danseuses et danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris se prêtent avec leur énergie et leur virtuosité coutumières au jeu de la vraie/fausse improvisation où chaque mouvement se doit d’être corrélé à une narration. On regrette que les temps de la danse soient si courts dans ce spectacle long (deux heures trente) qui laisse trop de place à la parole et gagnerait à être resserré.

Cri de cœur d’Alan Lucien Øyen, à l’Opéra Garnier. Chorégraphie : Alan Lucien Øyen. Chorégraphe associé : Daniel Proietto. Design sonore : Gunnar Innvaer. Décors : Alexander Eales. Costumes : Stine Sjøgren. Lumières et vidéo : Martin Flack. Dramaturgie : Andrew Wale. Artiste invitée : Héléna Pikon. Avec Les Premières Danseuses, les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet de l’Opéra de Paris. Jusqu’au 13 octobre, www.operadeparis.fr
Photo : Agathe Poupeney

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de sa...

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