Au Théâtre de la Ville/Sarah Bernhardt jusqu’au 8 mars
Diptyque saisissant de Damien Jalet pour le Ballet de Genève
Le chorégraphe Damien Jalet présente à Paris deux pièces qui placent la troupe genevoise en situation de déséquilibre et de danger.

Fonctionnant à son habitude avec des artistes visuels qui proposent des dispositifs scéniques forts, Damien Jalet a conçu dans les années 2016/17 un diptyque placé sous le signe du rituel japonais Onbashira. Un rituel dangereux, qui se déroule tous les six ans dans un festival où des hommes chevauchent des troncs d’arbre dévalant à très grande vitesse les pentes d’une montagne.
Des éléments de ce rituel se retrouvent dans les deux pièces données successivement au Théâtre de la Ville Sarah Bernardt par le Ballet du Grand Théâtre de Genève. Sur des compositions musicales originales et des scénographies signée par le tandem de plasticiens Jim Hodges/ Carlos Marques da Cruz, la chorégraphie propose d’infinis jeux d’apparitions, de disparitions, de déséquilibres et de mises en danger.
Si ses intentions et ses symboles ne sont pas toujours évidents, le danseur et chorégraphe belge, qui n’est pas avare d’explications, s’exprime longuement dans le programme de salle distribué gratuitement dans la salle et fournit les éclaircissements bienvenus.
Intitulée Skid (glisser, déraper), la première pièce place les danseurs sur un immense plateau blanc qui occupe toute la scène, très fortement incliné (à 34 degrés). A plat ventre ou sur le dos, rectilignes ou tournoyant sur eux-mêmes, les dix-neuf interprètes solitaires, ou en duo ou encore tous ensemble dévalent à des vitesses différentes ce tobogan où il est impossible de se tenir à la verticale. Parfois, les corps se maintiennent sur la scène uniquement grâce à leur lien commun. Mais tous finissent avalés par le grand trou noir de la fosse qui les attend en bas de la pente.
Inlassablement ils reviennent pourtant et remontent chacun à leur tour ou ensemble jusqu’au sommet de la pente avant de disparaitre à nouveau. Très élaborées, les lumières projettent sur la surface blanche leurs ombres évoquant des signes calligraphiés. Cette lutte perpétuelle contre la gravité renvoie évidemment au mythe de Sisyphe et l’éternel recommencement impliqué par la condition humaine.
Expérience traumatique
La seconde pièce, Thr(o)ugh reprend un autre élément du rituel japonais d’Onbashira, à savoir le tronc d’arbre. En l’espèce, cela prend la forme d’un énorme rouleau creux placé sur une tournette dans lequel les onze danseurs apparaissent et disparaissent tour à tour. Tournoyant sur lui-même, cet immense cylindre évoque l’image d’un tunnel, d’un passage entre deux mondes, inspirée par le tableau de Jérôme Bosch L’Ascension vers le paradis terrestre. Mais ce cylindre peut aussi se mettre à rouler sur lui-même tel un rouleau compresseur menaçant d’écraser les danseurs toujours placés sous sa menace (les spectateurs aussi tant il s’approche des gradins).
La pièce a été créée quelques mois après l’expérience traumatique de Damien Jalet lors des attentats à Paris du 13 novembre 2015. Se trouvant à quelques mètres de l’un des terroristes, devant le bar La Belle Equipe, rue de Charonne, prenant en un éclair conscience du danger, il s’est mis à courir éperdument jusqu’à se trouver hors de portée.
Sur la musique électro acoustique de Christian Fennesz, les danseurs mis en situation de panique portent les vêtements qui témoignent d’une expérience intense qui les a marqués. Dans une apparence de désordre, ils se laissent tour à tour entraîner dans des mouvements d’abandon et de résistance, se heurtent violemment où s’esquivent habilement, sur le plateau où nul ne peut tenir en place. On ne saurait mieux exprimer le pouvoir cathartique de la danse, formulé avec une célérité et une virtuosité renversantes par la troupe genevoise.
Onbashira Diptych au Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt jusqu’au 8 mars, https://www.theatredelaville-paris.com/fr
Chorégraphie : Damien Jalet. Scénographie : Jim Hodges, Carlos Marques da Cruz. Conseil à la chorégraphie : Aimilios Arapoglou. Costumes : Jean-Paul Lespagnard
Skid. Lumières : Joakim Brink. Musique : Christian Fennesz, Marihiko Hara.
Thr(O)ugh. Lumières : Jan Maertens. Musique : Christian Fennesz.
Photo : Gregory Batardon



