L’Avare de Francesco Gasparini, au Théâtre de Caen jusqu’au 5 mars
Un Avare à l’italienne
Vincent Dumestre redonne vie à un opéra baroque italien oublié, inspiré de « L’Avare » de Molière. Un spectacle enlevé, empreint de virtuosité et de nostalgie.
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- 4 mars
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A priori, difficile d’imaginer un autre Avare que celui immortalisé par Molière sous les traits d’Harpagon. Et pourtant, il y en a bien un, mais italien et musical, nommé Pancrazio. Il est le même vieux grippe-sous à qui on vole sa chère cassette. Mais il est devenu le héros d’un opéra baroque composé un demi-siècle après son modèle français par un musicien italien, peu connu en dehors du cercle étroit des baroqueux : Francesco Gasparini, auteur prolifique d’une soixantaine d’opéras en tout genre, dramatiques ou comiques, aujourd’hui oubliés.
Il faut toute l’opiniâtreté dénicheuse de Vincent Dumestre pour mettre à jour une telle pépite, créée en 1720 au Teatro Sant’Angelo de Venise. Avec son ensemble Le Poème harmonique, le chef s’est taillé une solide réputation dans son domaine depuis son mémorable Bourgeois Gentilhomme, comédie-ballet de Molière sur une musique de Lully, recréée en 2004 avec la prononciation de l’époque, éclairée à la bougie. Vif, drôle, court et enlevé, son Avare 2026 n’en est pas moins teinté d’une douce nuance mélancolique. Le spectacle étrenné à Caen est le fruit d’une coproduction impliquant plusieurs autres maisons d’opéra où il partira ensuite en tournée (voir ci-dessous).
Airs-valises
À vrai dire, cet opéra n’en est pas vraiment un. C’est un intermezzo en trois parties, c’est-à-dire des interludes légers joués pendant les entractes des opéras sérieux et même tragiques, nommés pour cela opéras seria. Sans prétention quoique très écrits, joués par un effectif musical restreint, ces intermèdes étaient destinés à faire patienter et à divertir le public avec une intrigue simple et comique menée par des personnages issus de la commedia dell’arte. Au fil des représentations s’ajoutaient des airs dits di baule, des « airs-valises », extraits d’autres opéras. Ceux-ci permettaient aux chanteurs, qui en réclamaient à cor et à cri, de faire assaut de virtuosité vocale.
Des cinq actes originels et de la douzaine de personnages de Molière il ne reste plus ici que trois intermezzi et un trio de rôles chantés, plus un mime nommé Valetto, qui incarne le valet congédié par l’avare et qui, avec force grimaces, copie et singe les attitudes des autres. Resserrée jusqu’à l’os, l’intrigue est menée par la bien nommée Fiametta, jeune fille sans le sou qui lorgne sur le magot enterré par son voisin Pancrazio dans son jardin. Pour arriver à ses fins elle se déguise en un frère jumeau imaginaire nommé Fichetto, qui propose au vieux barbon de remplacer le valet récemment congédié. À ce duo s’ajoute la nourrice Scarabea, porte-voix de la sagesse populaire, intervenant de ci de là pour stigmatiser les avaricieux.
Baignant dans une lumière de clair-obscur digne de Georges de La Tour, le spectacle bref (une heure quinze sans entracte) égrène à bon rythme saynètes drolatiques et séquences plus graves. Très documenté sur l’esthétique baroque, le metteur en scène Théophile Gasselin a divisé le plateau en deux. Côté cour : l’orchestre installé en gradins, élément fixe enchâssé dans les tentures entr’ouvertes d’un théâtre bonbonnière du XVIIIe. Côté jardin : le bric-à-brac de la demeure de Pancrazio, surchargée d’objets de toutes sortes entassés par l’avare, entre lesquels les personnages en costume d’époque rehaussés de grotesques s’agitent dans un crescendo allant jusqu’à la frénésie.
Opéra féministe
Si Vincent Dumestre sait mener son ensemble d’une douzaine de musiciens (dont lui-même à la guitare baroque) avec l’alacrité qui convient à la comédie, il sait aussi insérer des moments de pure grâce et de mélancolie. Tel le prologue musical du deuxième acte : deux guitares et une harpe semblent épiloguer sur la vanité des choses de ce monde en général et de l’avarice en particulier.
Le chef est servi par un trio d’interprètes aguerris, aussi bon comédiens que chanteurs. Comme il se doit dans cet opéra féministe, la vedette est tenue par la mezzo Éva Zaïcik rayonnante, aussi à l’aise dans la pétulance des airs légers que dans les arias de l’opera seria. Telle la fameuse « Agitata da due venti », reprise de La Griselda de Vivaldi avec ses vocalises et ses reprises da capo. Pour sa part, le baryton Victor Sicard se démultiplie dans la scène de la folie où l’avare constate que son trésor a disparu. Pris d’une rage incoercible, il piétine un violon, s’en prend à tout le monde y compris à lui-même, descend dans les travées, interpelle les spectateurs, tout comme dans Molière, à la différence qu’il chante sans interruption, et plutôt bien, ce qui relève de la prouesse. Enfin dans le rôle de la Nourrice, le ténor Serge Goubioud qui s’accompagne à la vielle teinte de nostalgie ses ritournelles des rues qui semblent remonter de la nuit des temps.
Photo : Philippe Delval
Francesco Gasperini : L’Avare. Avec Éva Zaïcik, Victor Sicard, Serge Goubioud, Stefano Amori. Mise en scène : Théophile Gasselin ; scénographie et assistanat à la mise en scène : Louise Caron ; costumes : Alain Blanchot, ateliers du Théâtre de Caen ; lumières : Christophe Naillet ; maquillages et coiffures : Mathilde Benmoussa ; décors et accessoires : Espace et cie, Vénissieux. Le Poème harmonique, dir. Vincent Dumestre. Théâtre de Caen, 3 avril 2026.
En tournée : Opéra de Rennes, du 18 au 21 mars ; Théâtre de l’Athénée, Paris, du 9 au 18 avril ; Opéra de Reims, 29 avril ; La Coursive, La Rochelle, 5 et 6 mai ; Maison de la culture, Amiens, 13 mai ; Opéra royal de Versailles, du 5 au 7 juin ; Festival de Beaune, 12 et 14 juillet ; Opéra de Dijon, 3 et 4 mars 2027.



