Nixon in China, à l’Opéra Bastille jusqu’au 20 mars

L’opéra de John Adams tient la route

L’Opéra Bastille reprend la formidable production de « Nixon in China » signée Valentina Carrasco, plus que jamais d’actualité.

L'opéra de John Adams tient la route

ON AVAIT VU ET AIMÉ la production de Nixon in China présentée avec un grand succès en mars 2023 à l’Opéra Bastille. On a tenu à la revoir aujourd’hui où elle est reprise dans le même théâtre, non pas tant pour les changements de distribution (minimes hormis le chef) que pour vérifier que son impact est toujours aussi fort malgré les bouleversements géopolitiques importants intervenus depuis en un temps record.

Créé en 1987, ce premier opéra de l’Américain Johns Adams sur un livret en vers de la poétesse Alice Goodman, est devenu un classique de la musique contemporaine. Partie de la chronique de la visite historique de Richard Nixon en Chine, en février 1972, et sa rencontre avec Mao Zedong, qui marqua les débuts de la détente dans les relations internationales à la fin de la guerre froide, l’œuvre évolue vers un retour sur soi et sur le passé des personnages. Elle procède d’une vision mythologique voire poétique, surréaliste même, de l’histoire et de ses protagonistes.

Douce utopie

Fait rare, la mise en scène de Valentina Carrasco, historiquement très documentée, transcende avec bonheur la réalité historique. Sans exiger trop des interprètes ni empiéter sur le chant. Et ses symboles, ses images-choc (le dragon rouge pour les Chinois, l’aigle impérial pour les Américains) sont toujours à la pointe de l’actualité. Depuis le retour de Donal Trump au pouvoir aux États-Unis, et le regain de brutalité et de tension dans les relations internationales qui s’en est ensuivi, l’atmosphère de douce utopie qui imprègne le spectacle augmente son pouvoir bienfaisant. Et ses vertus incantatoires remettent à l’ordre du jour la nécessité de ce qu’on a appelé alors la ping-pong diplomacy entre les grandes puissances. Cette rencontre au sommet a en effet été amorcée par une partie de ping-pong entre les équipes nationales américaine et chinoise une année auparavant, au Japon, en 1971.

La table de ping-pong avec le filet central qui divise deux camps opposés apparaît comme une métaphore idéale de la partie diplomatique qui se mène ; métaphore filée tout au long du spectacle. Resserrée, l’action se limite à six personnages : Richard Nixon, le président américain, et le Chinois Mao, chacun flanqué de son épouse et de son plus proche conseiller : Pat et Henry Kissinger pour l’Américain, Jiang Qing et Zhou Enlai pour le Chinois.

Le ping-pong y est présenté sous différentes formes depuis la partie à grand spectacle sur une scène entourée de gradins où se serrent les chœurs jusqu’aux échanges plus intimes entre les deux couples présidentiels. Mais ce symbole sportif n’est pas intangible, au troisième et dernier acte, les tables de ping-pong volent en éclats dans les trois dimensions de l’immense scène de la Bastille et laissent place à des individus face à eux-mêmes.

Le ping-pong n’est d’ailleurs pas la seule métaphore de la confrontation entre les deux superpuissances. D’autres images diffusent aussi un pouvoir apaisant, telle la scène inoubliable où l’on voir Pat Nixon charmer l’immense dragon rouge qui se trémousse d’aise à ses pieds. Toujours aussi réfrigérantes en revanche et très réalistes, des photos des ravages de la révolution culturelle diffusées çà et là, à quoi répondent des films d’apocalypse au Viet Nam dignes de Coppola. Et on déplore toujours tant elle rompt la dynamique musicale du spectacle, l’insertion de l’extrait du film De Mao à Mozart, réalisé lors du voyage d’Isaac Stern en Chine où, dans un silence de mort, le directeur du Conservatoire de Shangaï raconte les tortures et humiliations infligées par les gardes rouges.

Musique envoûtante

Rien ne devrait, en effet, interrompre la musique envoûtante de Johns Adams qui se déroule et revient sur elle-même élargissant son spectre. Parti du minimalisme dominant à son époque avec ses harmonies simples et ses rythmes syncopés, le compositeur l’enrichit d’influences aussi variées que celles de Richard Strauss ou Mahler, avec par intermittences des échos de jazz et même de comédie musicale.

Principal changement dans la distribution depuis 2023, la direction de l’Orchestre de l’Opéra confiée à Kent Nagano en lieu et place de Gustavo Dudamel (qui fut éphémère patron de la maison de 2021 à 2023). Bon connaisseur de la musique contemporaine, Nagano donne à la partition une ampleur quasi wagnérienne. Et réalise la symbiose parfaite avec l’Orchestre de l’Opéra de Paris qu’il a dirigé d’innombrables fois depuis les années 1980. Au moment des saluts, le chef surgissant soudain des « jupes » du dragon où il était caché, témoigne de son aisance dans cette maison où il est comme un poisson dans l’eau.

Revers de la médaille, l’orchestre a tendance à couvrir les voix des principaux interprètes qui, eux, sont pour la plupart restés les mêmes. Il faut dire qu’ils ne sont plus de la première jeunesse, les deux principaux ayant largement passé le cap de la soixantaine. Mais ils compensent la faiblesse de la projection par l’incarnation de l’Amérique profonde de l’époque, pleine de bonhommie, loin de la hargne qui règne aujourd’hui Outre-Atlantique. Le baryton Thomas Hampson campe un président très américain moyen, plein de sentimentalisme et de candeur. Toujours aussi charmeuse, la soprano Renée Fleming joue son épouse Pat, parfaite potiche. Le seul ténor de la distribution, John Matthew Myers, nous impressionne toujours en Mao oscillant sur son socle de dictateur entre acuité de la vision et sénilité. L’inchangé Joshua Bloom est un Kissinger armé d‘une puissante voix de basse, et le baryton Xiaomeng Zhang un Zhou Enlai tout en finesse. Nouvelle venue en revanche, la soprano norvégienne Caroline Wettergreen fait un tabac dans le rôle de l’irascible épouse de Mao, ex-starlette de cinéma devenue l’égérie du Grand Timonier et instigatrice intraitable de la terrible révolution culturelle.

Photo : Vincent Pontet

John Adams : Nixon in China. Avec Renée Fleming, Thomas Hampson, John Matthew Myers, Joshua Bloom, Caroline Wettergreen, Xiaomeng Zhang. Mise en scène : Valentina Carrasco ; décors : Carles Berga, Peter van Praet ; costumes : Silvia Aymonino ; lumières : Peter van Praet. Chœurs (dir. Alessandro di Stefano) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Kent Nagano. Opéra Bastille, 24 février 2026. Représentations suivantes : 27 février, 5, 8, 11, 14, 17, 20 mars.

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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