A l’Opéra Garnier jusqu’au 28 mars
Diptyque hypnotique à l’Opéra Garnier
Sous le titre commun d’"Empreintes" le Ballet de l’opéra de Paris présente deux pièces de jeunes créateurs contemporains qui interrogent l’image de la danse et sa reproduction.

Comment comprendre le titre générique, Empreintes, donné aux deux chorégraphies qui s’enchaînent à l’Opéra Garnier, commandées par le directeur de Ballet de l’opéra de Paris, José Martinez ? Difficile de répondre à cette question tant le propos et les intentions des jeunes chorégraphes qui font leur début dans l’institution parisienne semblent passablement confus et abscons. Qu’importe, le résultat est vivifiant. Quoique très contrastées, ces deux pièces d’une quarantaine de minutes chacune, séparées par un entracte, ont à voir avec l’image de la danse et sa reproduction, irrigant d’un sang neuf la scène du vénérable Palais Garnier.
Gladiateur dans l’arène
Qu’est-ce que la vidéo peut apporter à la chorégraphie ? La caméra peut-elle se faire elle aussi chorégraphique ? Tels sont quelques-uns des questionnements qui traversent la recherche artistique des deux britanniques Jessica Wright et Morgann Runacre-Temple dans le spectacle qui ouvre la soirée, intitulé Arena. Associées depuis une quinzaine d’années, le duo de cinéastes de la danse, connu sous le raccourci de Jess and Morgs, pointe le malaise dans notre civilisation où tout n’est que compétition et technologie de communication.
En l’occurrence, Arena suit une communauté imaginaire composée d’une douzaine d’interprètes. Une caméra tenue par une cadreuse/danseuse filme en gros plans les danseurs qui se présentent sur la scène pour une compétition sportive à haut risque. Un seul d’entre eux est pris en chasse par la caméra qui ne le lâchera plus dans ses évolutions sur scène et dans les coulisses. Les images qui en résultent sont retransmises en live sur un écran géant au-dessus du plateau si bien que le regard du public navigue de la scène à l’écran.
Vêtu d’une tunique métallique de gladiateur, et portant le dossard 81, le superbe danseur étoile Loup Marcault-Derouard incarne l’heureux élu, ce dieu du stade qui défend comme en se jouant son titre. Tous les autres compétiteurs vont alors tenter de l’imiter en miroir et de relever le défi des mouvements de plus en plus virtuoses dans une chorégraphie très exigeante qui monte la barre toujours plus haut. Peine perdue, le 81 restera le meilleur.
Etoile en voie d’extinction
Passionné lui aussi par l’interdisciplinarité des arts, le chorégraphe espagnol Marcos Morau s’exprime dans un langage croisant le mouvement et l’image. Très graphique et ultrasensible, sa dernière création baptisée Étude non seulement déconstruit la danse classique mais égrène un chapelet de séquences d’une très grande beauté formelle, sorte de rêverie somptueuse sur la fabrique de la danse traditionnelle. Une trentaine d’interprètes participent à l’entreprise de déconstruction, ponctuée de citations et de pastiches des ballets classiques comme Le Lac des cygnes. Avec des torsions du vocabulaire de la danse et des figures obligées détournées : arabesques avortées, fouettés esquissés, grands pliés saccadés, déboulés avortés…
Le spectacle commence par la fin avec une soliste en tutu vieux rose et diadème éclatant — Laurène Lévy, bouleversante en étoile en voie d’extinction — qui, un bouquet fané à la main, semble faire ses adieux à la scène et à la danse devant le rideau baissé, toutes lumières allumées dans la salle. Elle est bientôt rejointe par d’autres danseuses, sorte de clones qui avancent dans l’ombre à un rythme haché de marionnettes, protégées par un rideau de tulle noir comme dans une série de clichés photographiques aux couleurs sépia.
On l’a compris : tout se déroule à l’envers dans cette représentation qui débute par les saluts et remonte comme un rewind jusqu’au point de départ, à savoir l’échauffement des artistes. Lorsque la lumière s’éteint et que se lève le rideau de scène, une réplique du lustre monumental de l’opéra descend des cintres et se met à osciller, lui aussi pris dans cette étrangeté où baigne le spectacle, tandis qu’un miroir gigantesque apparaît sur le fond de scène qui réfléchit la salle et où le public se retrouve piégé.
La trentaine d’interprètes font groupe sur le plateau, tous y compris les garçons vêtus du même tutu et diadème, s’agglutinant autour de la barre d’exercices en forme de cercle de velours rouge comme une piste de cirque. Le corps de ballet qui n’a jamais autant mérité son nom semble un seul organisme hérissé de tête, de bras et de jambes lancés dans des mouvements désaccordés, telle une hydre menaçante. L’effet est saisissant. Tout dans cette pièce richement dotée est extrêmement léché, tant la musique entêtante de Gustave Rudman que les lumières d’Andreu Fábregas contribuent à l’envoûtement
Empreintes à l’Opéra Garnier jusqu’au 28 mars, http://www.operadeparis.fr
Arena. Chorégraphie et mise en scène : Morgann Runacre-Temple, Jessica Wright. Musique : Mikael Karlsson. Décors : Sami Fendall. Costumes : Annemarie Woods. Vidéo : Jakub Lech
Étude. Chorégraphie : Marcos Morau. Musique : Gustave Rudman. Décors : Max Glaenzel. Costumes : Sylvia Delagneau. Lumières : : Andreu Fàbregas.
Photo : Yonathan Kellerman



