Accueil > Les Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau

Critiques / Opéra & Classique

Les Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau

par Quentin Laurens

Puissant mélange des genres...

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Clément Cogitore, vidéaste, avait semé sur son chemin une jolie pierre en 2017 pour la 3e scène de l’opéra de Paris. Danse urbaine et charmes de Rameau s’y mariaient dans des Sauvages bien inattendus. Avec ces Indes Galantes, le jeune metteur en scène poursuit son geste et s’attaque à l’opéra-ballet monument de Rameau, qu’il plonge dans un tourbillon contemporain, de messages puissants, de danses et d’images fortes.

Rideau tombé, Leonardo García Alarcón lance les hostilités, Bastille est embarquée pour 3h30 de spectacle. La mesure est précise, la direction franche et vive, c’est bien dans la fosse que le ballet de Rameau débute. Le chef argentin sent sa musique, communique par une gestuelle emphatique, élégante et spontanée. Les mains, le corps, l’engagement est complet pour tirer le meilleur des 55 instrumentistes -effectif doublé pour emplir Bastille-. Appuyé sur des contrebasses et percussions sonnantes, des solistes inspirés, à l’image de la flûte solo, l’orchestre Cappella Mediterranea livre une musique somptueuse.

C’est le contraste qui frappe d’abord, dans cette production qui ose mêler ce pur produit du classicisme français et une danse urbaine et contemporaine, pensée par Bintou Dembélé. Si l’on ne se pose jamais vraiment la question de savoir si l’alliance est pertinente, c’est qu’elle réussie et détonante. Rares sont les moments où les deux arts ne dialoguent pas en harmonie. Clément Cogitore fait le choix de plonger chaque tableau dans un univers propre, sur fond de messages anticolonialistes et revendicateurs. On perd parfois le fil de l’idée, l’esthétique, le geste artistique, semblant primer sur la recherche du sens. Le style vient-il au secours d’un livret réputé pauvre ?

Un cercle de pierre occupe le centre de la scène, un volcan dont émanent quelques fumerolles et Sabine Devieilhe en Hébé. Plus tard, dans Le Turc généreux, un puissant bras mécanique descendant des cintres viendra y pêcher une épave, un radeau de fortune dont ressortent des rescapés. Belle allégorie, les esclaves du livret de Fuzelier sont devenus ces migrants de notre temps. Des hommes en combinaison de protection chimique leur apportent des couvertures de survie. Ce tableau se termine en puissance avec le chœur de Chambre de Namur descendu dans les travées pour porter fort une voix aux résonances contemporaines :“Partez !”.

Plus tard, Cogitore prend les mots au second degré, pas de jardin à la française pour Les Fleurs, ni plus d’étoffes de soie pour la Fête persane, des prostituées en lingerie dans des cabines remuent au rythme de la musique, avant que le tout ne se termine dans un amas érotique de corps lascifs. La métaphore est filée jusqu’au bout, à l’image d’un Mathias Vidal travesti, en bas et guêpière. Libre et amusante interprétation d’un livret qui destine Tacmas à jouer une marchande du sérail...

Le fil d’audace s’étire jusque dans les décors d’Alban Ho Van, le travail de lumières de Sylvain Verdet, les costumes de Wojciech Dziedzic, qui offrent des tableaux époustouflants, violents parfois, déroutants toujours. On voudrait parfois y trouver davantage de clefs, mieux vaut alors profiter du spectacle ! Que sont vraiment ces éboueurs en capuche, ces pom-pom girls à paillettes, ces CRS au plastron brodé d’or ?

La compagnie Rualité, dirigée par Bintou Dembélé propage elle aussi les messages politiques de la mise en scène. Gonflés de talents et d’énergie, les danseuses et danseurs font de leur corps le langage du combat, de la douceur et de la vie. Point d’orgue d’une soirée effrénée, Les Sauvages, où l’air le plus célèbre de Rameau sert de prétexte à une battle ouverte entre danseurs, un instant suspendu, de grâce.

Côté voix, Sabine Devieilhe donne le ton et excelle en Hébé, Phani et Zima avec tantôt malice, tantôt fierté voire arrogance, mais toujours beaucoup de justesse. On s’est habitués à voir conjuguées ses qualités théâtrales et vocales, la soprano française est savoureuse dans ces Indes galantes. La voix est claire, la phrase respectée, les trilles délicatement maîtrisées. Ce mélange bouillant est passeur d’émotions, et atteint son sommet dans Les incas au Pérou, dans un duo inédit où le temps se suspend, sous les vocalises de Devieilhe et les pointes en baskets de son compagnon de danse.

Dans un style bien différent, Jodie Devos livre une jolie prestation grâce à une voix souple et fine, à un sens du jeu parfaitement senti. Julie Fuchs complète le panel féminin et semble voler sur la partition avec aisance et plaisir, avec une grande sensibilité, beaucoup de nuances.

Mathias Vidal apporte fraîcheur et vivacité sur une scène déjà bien animée. Son articulation est un brin exagérée mais on apprécie sa diction parfaite. Acteur et joueur, Vidal expose une voix pincée et ouverte, et s’amuse avec habileté avec les dissonances de la partition. A son côté, Edwin Crossley-Mercer montre une jolie voix de velours noir.

Florian Sempey en Bellone et Adario se fait aussi remarquer, grâce à sa posture vaillante, pleine de caractère, son panache et cette voix puissante, ce timbre riche. Ses graves profonds font un Bellone de courage et d’orgueil.

Don Carlos et Damon sont incarnés avec précision et humour par Stanislas de Barbeyrac, vigoureux et puissant.
Alexandre Duhamel complète le plateau vocal en Huascar et Don Alvar. La voix est ample et les accents sombres.

A l’heure du salut, Bastille se lève pour acclamer une production rafraîchissante et poignante, pensée politiquement, réalisée audacieusement, exécutée authentiquement. Clément Cogitore tente l’union de deux arts et deux mondes, il trace avec l’encre de l’audace un joli trait d’union entre deux époques.

Les Indes Galantes
Opéra-ballet en quatre entrées et un prologue de Jean-Philippe Rameau
Livret de Louis Fuzelier

Direction musicale Leonardo García Alarcón, Mise en scène Clément Cogitore, Chorégraphie Bintou Dembélé, Décors Alban Ho Van, Costumes Wojciech Dziedzic, Lumières Sylvain Verdet, Dramaturgie musicale Katherina Lindekens, Dramaturgie Simon Hatab, Chef des chœurs Thibaut Lenaerts

Orchestre Cappella Mediterranea ; Choeur de chambre de Namur ; Compagnie Rualité ; Maîtrise des Hauts-de-Seine / Choeur d’enfants de l’Opéra national de Paris

Avec : Sabine Devieilhe, Florian Sempey, Jodie Devos, Edwin Crossley-Mercer, Julie Fuchs, Mathias Vidal, Alexandre Duhamel, Stanislas de Barbeyrac.

A l’Opéra Bastille, du 26 septembre au 15 octobre 2019.
08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.