Dans les coulisses de l’Opéra
« Toper » et fluidifier : un métier d’amour
Rencontre avec Charlotte Goupille-Lebret, régisseuse de production à l’Opéra de Lyon
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- 24 février
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- Opéra & Classique
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Un soir d’opéra, ce sont quelques heures de fête. Pour présenter un spectacle ficelé, des mois de travail animent en coulisses une batterie de professionnels. À travers une série de reportages, Webtheatre part à la rencontre de celles et ceux qui permettent au spectacle de se tenir, et à la magie d’opérer.
Épisode 4 : la régie de production
Alors que sont tout juste terminées les représentations de Louise de Charpentier, l’Opéra de Lyon fourmille déjà pour préparer Manon Lescaut, présentée dès le 20 mars. Pour Charlotte Goupille-Lebret, régisseuse de production, le compte-à-rebours est lancé depuis quelques semaines déjà : « J’ai une activité presque saisonnière, un métier qui répond à des cycles de deux mois et demi. » Une période qui se décompose ainsi : deux semaines au bureau pour l’étude de l’œuvre, quatre pour les répétitions en salle, puis deux semaines de répétitions sur scène avant deux semaines de représentations. Évidemment, plus les jours avancent et plus le temps est compté…
Découper, minuter, toper
La régie de scène est avant tout un métier de musicien. Le travail commence par le « découpage », qui consiste pour Charlotte à « transformer la partition en un tableau Excel à double-entrée : que se passe-t-il, quand, et où ? », résume-t-elle. Sa partition est coloriée, annotée, surlignée, étiquetée, et… minutée. C’est ce « minutage relatif » qui permet de savoir quand faire tomber le rideau, à quel moment convoquer les chanteurs au bord de la scène, et donner les « tops », les alertes qui déclenchent l’action des collègues via l’« intercom », le système radio interne de l’opéra qui relie tous les corps de métier : machinistes, électriciens, pupitreurs, accessoiristes, cintriers, poursuiteurs… Toper l’opéra, c’est donc, tout au long de la représentation, prévenir par anticipation toutes les personnes impliquées sur et autour de la scène, avec un livret bien singulier : « Lumière 130, top ; vidéo 21, top ; cintre 5, top. »
« Mon métier est très spécifique à l’opéra. Il y a bien des régisseurs sur d’autres scènes, mais ici, les “tops” sont synchronisés par la partition, explique Charlotte. L’autre caractéristique de ce métier, c’est que le régisseur coordonne jusqu’à 150 personnes pour une production d’opéra. » La régisseuse peut s’appuyer sur un parcours complet de haut niveau qui lui permet d’assumer avec aise son rôle : DEM de flûte traversière et d’art dramatique, licence de musique et musicologie, et CFA Métiers des arts de la scène à Nancy. Une alternance à Bordeaux, une année d’intermittence à travers la France, puis l’Opéra de Lyon recrutera Charlotte pour un an avant de la garder.
Résister à la pression, convoquer la débrouille
Le parcours académique ne suffit pas pour piloter la régie de scène : « Il faut de la rigueur et de l’organisation pour tout faire en parallèle, savoir prioriser, et gérer l’humain », explique Charlotte, avant d’ajouter : « Le régisseur de production fait l’interface entre tous les métiers, si je ne sais pas gérer mon propre stress, je le transmets au reste des équipes et ça n’apporte rien de bon. Oui, il faut résister à la pression. »
Et il y en a, entre les appels « en scène dans 5 minutes », les tops (100 à 300 par soir en moyenne), les aléas qu’on ne peut éviter, même en étant plus que préparés… Et puis, il faut parfois savoir faire des pas-de-côté vers la débrouille, pour rendre service, pour mettre tout le monde dans les meilleures conditions, quand par exemple la valise d’une chanteuse s’est perdue à l’aéroport ou qu’un chanteur veut arranger la venue de ses enfants la semaine suivante…
« Les spectateurs adorent qu’il se passe quelque chose d’inhabituel »
Paradoxalement, Charlotte ne déplore pas les couacs : « On n’adore pas ça, mais notre métier est de savoir les gérer sans que ça se voit. Et puis au fond, on le sait : les spectateurs adorent qu’il se passe quelque chose d’inhabituel… » Au rang des galères : le décor coincé dans les cintres ou le chanteur malade. « Dans ce cas, la production se démène pour trouver n’importe où dans le monde quelqu’un pour chanter au pied levé. Quand il arrive, on lui explique en vitesse la mise en scène, son jeu sur scène, on le file au plus vite… » Mais ces moments de tension semblent bien peu au regard des « moments de grands plaisirs » partagés avec « le collectif ». Charlotte se souvient en particulier de Cœur de chien, un opéra composé par Alexander Raskatov sur la base d’une pièce de Boulgakov donnée à Lyon en 2014, et garde un œil attendri pour les productions de La Flûte enchantée, son « opéra fétiche, plein de tubes. » Parole de flûtiste…
L’avenir budgétaire des maisons d’opéra inquiète Charlotte qui constate des dépenses de plus en plus restreintes, des embauches d’intermittents limitées. En comparaison avec de plus petites institutions, elle s’estime toutefois plutôt épargnée : « Je ne participe à aucun arbitrage budgétaire. Nous avons réussi à maintenir un nombre de levers de rideau satisfaisants, à peu près huit par production. » La régisseuse, épaulée par plusieurs collègues intermittents, mesure toutefois la chance d’occuper un poste fixe. Elle savoure le fait d’être au cœur de la fabrique du spectacle vivant avec de vrais professionnels, dont elle doit assurer la fluidité des relations et comprendre les contraintes propres : « Chaque métier, chaque personne a ses propres contraintes, physiques, pratiques, sociales, organisationnelles… Il faut prendre en compte tout ça, et le faire accepter aux équipes artistiques. » Si, de l’avis de Charlotte, les metteurs en scène caractériels sont de moins en moins nombreux, il faut parfois savoir composer avec des approches culturelles différentes, d’autres pays ou d’autres arts…
« Être à 20 centimètres de Madame Butterfly »
Après quatorze ans à l’Opéra de Lyon, Charlotte Goupille-Lebret semble toujours animée de la même envie pour ce « métier d’amour », et sa passion du spectacle vivant est communicative. Soirées travaillées, vastes amplitudes horaires, pression, exigence du résultat : peut-on être régisseuse de scène toute une vie ? « Il ne faut pas se penser indispensable, avoir une bonne hygiène de vie, savoir parfois dire “non”, et cultiver une relation saine et équilibrée au travail. »
Dans ce métier de rythme, de musique et de passion, il y a beaucoup d’imprévus et des moments de grâce. « Quand je le peux, je me glisse au milieu du chœur pendant les répéts’ », raconte Charlotte avant de poursuivre : « Il y a parfois besoin d’une figurante en face de la soprano pendant les répétitions. Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça fait d’être à 20 centimètres de Madame Butterfly qui dit “adieu” à son fils ! » Pour elle, la passion de l’opéra se vit autant dans les coulisses que sur scène.
Crédits photos : Charlotte Goupille-Lebret


