Dans les coulisses de l’Opéra

« À l’opéra, paradoxalement, la contrainte aide la création »

Épisode 2 : La direction technique. Échange avec Samuel Baron, directeur technique d’Angers Nantes Opéra.

« À l'opéra, paradoxalement, la contrainte aide la création »

Un soir d’opéra, ce sont quelques heures de fête. Pour présenter un spectacle ficelé, des mois de travail animent en coulisses une batterie de professionnels. À travers une série de reportages, Webtheatre part à la rencontre de tous ceux qui permettent au spectacle de se tenir, et à la magie d’opérer.

Comment fabrique-t-on un opéra ? Comment combiner fidélité au projet artistique et contraintes budgétaires ? L’opéra peut-il être écologique ? Réponses avec ce « pur produit » d’Angers Nantes Opéra, son directeur technique, Samuel Baron, qui nous reçoit sur son lieu de travail, au Théâtre Graslin de Nantes.

Webtheatre : Comment définiriez-vous le rôle de directeur technique d’opéra ?
Samuel Baron : Le directeur technique reçoit des projets artistiques qu’il traduit en proposant des solutions techniques. Le but est d’être le plus fidèle à l’intention de départ de la scénographe, du metteur en scène, sans perdre de vue le respect du budget… Mon métier consiste à faire en sorte que tout soit possible : on doit réussir à faire rentrer des carrés dans des ronds en quelque sorte ! C’est aussi un vrai boulot de coordination entre tous les métiers techniques de la maison : régie générale, bâtiment, conciergerie, lumières, machinerie, accessoires, costumes, maquillage, audiovisuel et bien d’autres…

À quoi donc vos journées ressemblent-elles ?
Elles passent vite ! Je passe beaucoup de temps à traiter mes courriels pour assurer la coordination entre tous les services, nos prestataires, l’extérieur, et je tiens à garder le contact avec l’opérationnel en étant tous les jours sur le plateau, pour suivre le quotidien des équipes. Le plateau, c’est un peu « radio Graslin », on y glane toujours les bonnes informations, on jauge les avancées, les points durs. C’est comme ça qu’on assure une bonne coordination. Bien sûr, le temps manque toujours, mais personne ne doit le ressentir, les longues listes de choses à faire, c’est à moi de les gérer !

Vous avez été nommé directeur technique au milieu de l’année 2024, après avoir gravi les échelons de l’opéra où vous avez démarré comme technicien lumière…
Oui, j’ai la chance d’être un pur produit de la maison, où je suis arrivé après mes études, à vingt et un ans, comme technicien lumière. Même si je venais régulièrement aux générales, j’ai étudié sans viser l’opéra à tout prix. J’ai été recruté, et in fine, l’opéra m’a éduqué ! Après la lumière, j’ai pris des responsabilités comme régisseur lumière puis régisseur et responsable audiovisuel, avant mon avant-dernier poste de régisseur général. J’ai eu de la chance de grandir ici donc et de toucher à tous les métiers techniques… J’ai aujourd’hui une fonction très transversale, mais je garde toujours un œil particulier sur mon premier métier…

Pouvez-vous nous dire quelques mots à propos de la lumière à l’opéra et des évolutions que vous avez observées depuis vingt ans ?
La lumière, c’est particulier, c’est quand on ne la voit pas qu’elle est bien faite… Il faut mettre en valeur quelque chose sans être vu, être discret. On doit tout autant rendre de grands effets de couleurs sur scène, que des détails qui ont toute leur importance dans certains spectacles, la lumière d’un téléphone dans la main d’une chanteuse par exemple… C’est un métier qui a énormément évolué, grâce aux avancées techniques. J’ai connu, au début de ma carrière, les projecteurs que l’on réglait manuellement en haut de l’échelle, avec des limites évidentes. Je peux vous dire que le public actuel trouverait bien pauvre une production d’il y a vingt ans ! On investit régulièrement pour avoir du matériel toujours plus performant : la technicité ouvre la voie à des possibilités artistiques plus grandes, à plus de subtilité.

Vous avez mentionné le budget au début de notre échange, est-ce votre contrainte première aujourd’hui ?
Mon métier serait différent si j’avais des moyens illimités… Oui, nous devons faire entrer les productions dans le budget et effectuer des choix scéniques et techniques en conséquence. Paradoxalement, je pense que dans nos métiers, la contrainte peut aider à la création. On dialogue avec les équipes de scénographie, de mise en scène, on trouve toujours des compromis pour faire aboutir leurs idées. Au fond, on n’invente rien, il faut souvent faire preuve de bon sens.

La réduction des effectifs pourrait-elle être une option ?
Nous tenons à Angers Nantes Opéra à maintenir un niveau de qualité et de réactivité. Cette qualité repose sur une équipe de permanents qui font tourner la maison dans son fonctionnement quotidien, pour les productions, et tous les événements hors-production ici et hors les murs, avec l’action culturelle. Et puis le spectacle est vivant, les demandes des scénographes évoluent, on doit savoir s’adapter. On ne peut pas travailler en-deçà d’un minimum, ou alors on ne crée plus.

Vous êtes aussi attendus sur les enjeux écologiques…
Oui, bien sûr, j’y suis sensible et on forme nos équipes à ces sujets ! C’est aussi ça le bon sens dont je parle, commencer une production en fouillant ce que l’on peut réutiliser parmi nos stocks, il faut qu’ils vivent : planchers, structures, moulures, costumes… Mais aujourd’hui, viser le même résultat avec des solutions plus écologiques coûte encore plus cher qu’avec des matériaux habituels. Regardez le polystyrène, solide, léger, que nous utilisons beaucoup pour les décors : il est très difficile à remplacer. On peut lui substituer du liège, mais les prix explosent… Les équipes de mise en scène et de scénographie prennent aussi ces critères en considération, ils comprennent ces impératifs et nous trouvons toujours une solution.

Les efforts pour réduire l’empreinte environnementale de l’opéra reposent donc beaucoup sur vos équipes ?
Ici à Angers-Nantes Opéra, nous ne disposons pas de bilan carbone, mais nous sommes attentifs pour faire de mieux en mieux. Cela dit, une étude d’INCUB sur les lieux de spectacle montre que les trois premiers postes d’émissions reviennent aux déplacements du public, des décors, et des artistes. Notre nouvelle directrice générale a clairement fait connaître ses intentions pour concevoir les spectacles plus écologiquement. Nous sommes aussi en veille. Par exemple, nous regardons d’un œil attentif le projet du Collectif 17h25 qui cherche à développer un nouveau standard de structures de décors, commun à plusieurs maisons d’opéra, notamment le Théâtre du Châtelet, l’Opéra de Lyon, La Monnaie, l’Opéra de Paris… Ces initiatives sont très intéressantes et prometteuses, j’espère que nous pourrons nous y inscrire dans les années à venir.

En tant que directeur technique, quand estimez-vous que vos projets sont réussis ?
J’aime que les choses avancent, prendre des décisions pour ne pas laisser le temps courir, stagner. On ne peut pas s’arrêter aux difficultés budgétaires ou aux soucis techniques. La réussite, c’est quand nous arrivons à satisfaire le public, mais aussi l’équipe artistique qui a trouvé dans notre travail une traduction fidèle, tout en tenant le budget. J’ai récemment vécu un beau moment quand Silvia Paoli [ndlr : qui a signé la mise en scène de La Traviata donnée à Angers Nantes à la fin de la saison 2024-2025] m’a pris dans ses bras en félicitant les équipes. Mais après un peu plus d’un an et demi, j’ai encore du travail pour continuer à faire changer les choses. Nous sommes dans une période charnière avec le passage de flambeau entre Alain Surrans et Alexandra Lacroix !

Arrivez-vous à vous détacher du regard technique de professionnel lorsque vous allez au spectacle ?
Ah… Que c’est difficile ! J’ai appris à m’asseoir en salle et à me détacher des aspects techniques, sinon il n’y a plus aucun plaisir ! J’aime prendre le temps de faire un pas de côté, notamment en allant voir du cirque !

Crédit photo : Benjamin Lachenal

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Quentin Laurens

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