Le War Requiem de Britten à la Philharmonie de Paris le 12 juin
Guerre et Paix
Les forces musicales de Radio France célèbrent le requiem écrit par Britten pour condamner la guerre à une mort définitive.
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- 13 juin
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1962 FUT UNE ANNÉE FÉCONDE, qui vit la création, à moins de cinq mois de distance, du War Requiem de Benjamin Britten et de la deuxième version, provisoirement définitive (comment le dire autrement ?), de Pli selon Pli de Pierre Boulez. Deux œuvres on ne peut plus différentes, ayant au moins en commun l’amour de la poésie : celle de Wilfred Owen pour Britten, celle de Stéphane Mallarmé pour Boulez. La musique anglaise, à cette époque, n’avait pas encore été séduite par les sirènes du dodécaphonisme, a fortiori du sérialisme, et il serait réducteur d’affirmer que la relative célébrité d’un Brian Ferneyhough – né en 1943 à Coventry – marqua l’entrée de ladite musique dans une quelconque ère sérielle ou post-sérielle.
Britten n’appartenait à aucune école, et c’est grâce à lui que la musique anglaise, à partir notamment de la création de son opéra Peter Grimes (1945), a repris des couleurs après de longues décennies, voire de longs siècles atones, à tout le moins frustrants. Bien que l’opéra Gloriana lui ait été commandé par Covent Garden à l’occasion du couronnement de la reine Elizabeth II, il ne fut jamais un compositeur officiel, de même que Rossini ne fut jamais le musicien-de-la-cour-et-du-roi malgré son irrésistible Viaggio a Reims composé au moment du couronnement de Charles X. (A contrario, Edward Elgar, Peter Maxwell Davies et Judith Weir, pour ne citer qu’eux, eurent le titre officiel de Master of the King’s ou of the Queen’s Music.)
Mélancolie des ruines
C’est cependant à l’occasion de la très officielle consécration de la nouvelle cathédrale de Coventry, le 30 mai 1962, que fut créé le War Requiem de Britten. Rappelons que l’ancienne cathédrale avait été victime d’un bombardement dévastateur en 1940, mais qu’on décida vingt ans plus tard d’en préserver les ruines, au titre du témoignage, et d’édifier un nouvel édifice religieux tout à côté de ces fragments d’architecture meurtrie. Pacifiste plus que convaincu (il fut objecteur de conscience pendant la Seconde guerre mondiale), Britten ne pouvait écrire là qu’une œuvre sincère entre toutes – mais également une œuvre singulière, qui ne se contente pas de reprendre le texte canonique du requiem illustré avant lui par Mozart, Cherubini, Berlioz, Fauré, Verdi et bien d’autres. De fait, son War Requiem (« Requiem de guerre », le télescopage des deux mots rend toutefois la traduction insatisfaisante) mêle le texte latin de la messe, dont le découpage coutumier est préservé, à des poèmes de Wilfred Owen (1893-1918), mort à proximité du canal de la Sambre à l’Oise, une semaine avant l’armistice. Il s’agit là de souhaiter à la guerre non pas le repos (tel est le sens du mot requiem) mais la disparition définitive.
Au grand orchestre et au chœur, Britten a choisi d’ajouter un orchestre de chambre, une maîtrise d’enfants et trois solistes : la soprano se mêle au chœur, le ténor et le baryton chantent les poèmes d’Owen accompagnés par l’orchestre de chambre. À la Philharmonie de Paris, les forces musicales ont été réparties avec un grand soin et une grande efficacité. Sur la scène se tient le grand orchestre et, à la droite du pupitre de chef, l’orchestre de chambre ; le ténor et le baryton sont à sa gauche. Derrière, sur les sièges parfois réservés au public, sont installés le chœur et la soprano. Quant aux voix d’enfants, elles arrivent des lointains, comme tombées du ciel, mais avec une précision sans reproche.
Sans reproche également est la direction de Mirga Gražinytė-Tyla (qui, pour l’anecdote, a parfois des mimiques et des gestes rappelant ceux d’Esa-Pekka Salonen), qui nous offre un War Requiem exemplairement articulé, dont les contrastes dynamiques et les alliages de timbres sont rendus avec une grande clarté. Une lecture analytique qui répond au morcellement voulu de l’ouvrage et rend compte de l’imagination sonore de Britten, que ce soit dans les tutti ou les moments où l’orchestration de Britten est la plus raréfiée. Les interventions mystérieuses de l’orgue, le cor anglais au début du Sanctus, ou encore, dans l’orchestre de chambre, les touches de harpe et les phrases déliées de basson, de clarinette ou de hautbois, donnent un extraordinaire relief à la musique.
On se réjouit également d’entendre avec quelle extrême douceur, quand il le faut (dans le Kyrie par exemple), chante le Chœur de Radio France, à la manière d’une seule et même grande voix, vertu dont nous avait privés le Chœur de l’Opéra de Paris dans un récent Requiem de Berlioz. Les qualités de la Maîtrise ne sont plus à dire, et nul doute que Britten, si sensible à l’étoffe des voix d’enfants, eût été séduit par sa prestation. Elena Stikhina mêle puissance et velouté sonore, cependant que Florian Boesch ajoute une grande chaleur aux vers poignants d’Owen qui rusent avec la mort, cette vieille copine (« old chum ») si familière, si détestée. On a connu Julien Behr moins sensible et moins délicat ; il trouve ici le style et les nuances qui conviennent, et son intervention superposée à l’Agnus dei du chœur, et qui se termine pour une fois en latin (sur les mots « Dona nobis pacem »), est l’un des moments les plus poignants de la soirée.
La partition de Britten, d’une splendeur inentamée, reste particulièrement vivante. Mais qu’en est-il de son message, à l’heure de la violence déchaînée ici, là, et encore là ?
Illustrations : la cathédrale de Coventry après le bombardement de 1940 (photo dr) ; Mirga Gražinytė-Tyla
Benjamin Britten : War Requiem. Elena Stikhina, soprano ; Julien Behr, ténor ; Florian Boesch, basse ; Maîtrise et Chœur de Radio France (dir. Sofi Jeannin), Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Mirga Gražinytė-Tyla. Philharmonie de Paris, 12 juin 2026.



