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Barbe-Bleue, Grétry et la salle Érard

par Christian Wasselin

Un concert et un enregistrement de Raoul Barbe-Bleue donnent l’occasion de nous retrouver en compagnie de Grétry.

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SI L’ON S’ARRÊTE À LA HAUTEUR DU NUMÉRO 13 de la rue du Mail, dans le deuxième arrondissement de Paris, on peut lire une plaque à la gloire de « François Liszt (qui fut) accueilli dans cette maison par la famille Érard de 1828 à 1873 ». Suit une phrase en hongrois, qui marque l’attachement du compositeur aux pianos Érard et à Paris. Si l’on pousse la porte cochère de cette maison, on tombe sur une cour intérieure et, tout au bout, sur une salle baptisée très logiquement « salle Érard », qui est en réalité un vaste salon tout à fait propice à la musique si on privilégie le principe d’intimité sur l’accueil des foules anonymes.

C’est dans cette salle qu’a eu lieu le 23 novembre le concert donné à l’occasion de la parution de l’enregistrement de Raoul Barbe-Bleue de Grétry, opéra-comique créé en 1789, librement inspiré du conte de Perrault et d’autres contes plus anciens. Le concert, comme l’enregistrement, étaient signés par l’Orkester Nord, nouvelle appellation du Trondheim Barokk ; une formation, comme son nom l’indique, installée en Norvège mais constituée de musiciens venus de l’Europe entière. Et c’est précisément dans la foulée des représentations de Raoul Barbe-Bleue au Trøndelag Teater de Trondheim qu’a été effectué cet enregistrement, avec l’appui du Centre de musique baroque de Versailles.* Peut-être était-il difficile d’imaginer un enregistrement en direct, mais on peut regretter que ce Raoul Barbe-Bleue, irréprochable techniquement, manque des bruits et du mouvement qui procèdent de la scène. Ici, tout est léché, les dialogues, même les plus dramatiques, sont dits tranquillement, et s’enchaînent sans heurt avec les airs et les ensembles, alors que parfois les événements se précipitent.

L’amant travesti

Mais oublions ce détail et réjouissons-nous de disposer d’un enregistrement intégral de Raoul Barbe-Bleue. L’opéra n’est pas très long (1h30 environ), Grétry ne cherche pas à développer outre-mesure les situations, tout comme il le faisait dans Guillaume Tell. À la différence de cet ouvrage cependant, Raoul Barbe-Bleue multiplie les registres et les genres. Certes, il s’agit d’un opéra-comique, mais le ton est ici, malgré quelques péripéties tragiques, est au drame domestique. Après tout, il est question d’une jeune fille (Isaure) qui sacrifie son amant (Vergy) à l’honneur de sa famille, et accepte d’épouser le fortuné Raoul pour satisfaire les volontés de ses frères. L’histoire n’incline pas à l’euphorie, mais le personnage d’Isaure est trop inconstant, fait preuve de trop de mauvaise foi (il suffit de lui montrer des bijoux pour qu’elle change de conduite), pour qu’on se persuade qu’un implacable destin plane sur cette histoire.

Mieux, il y a ce personnage de l’amant, Vergy, qui demande à Isaure de l’appeler « ma sœur Anne » afin que la jeune fille se rappelle, en le voyant, sa sœur disparue ! Proposition qui vaudra plus tard à Vergy de se déguiser en femme (François Rougier, qui interprète le rôle, contrefait une voix de femme dans les dialogues) pour mieux s’introduire chez Barbe-Bleue, tuer le méchant et sauver Isaure. On est ici à la fois dans la farce et dans le drame, avec des épisodes de pantomime (le moment où Isaure ouvre la porte interdite, celui du combat qui voit la mort de Barbe-Bleue) saisissants, qui rendent justice à l’énergie de l’Orkester Nord, dirigé par Martin Wåhlberg avec un grand sens de la dynamique.

Serment et bijoux

Tous les solistes de l’enregistrement sont parfaitement à leur affaire, mais pour le concert donné salle Érard, on n’a droit qu’à l’un d’entre eux : la soprano Chantal Santon-Jeffery qui, avec l’Orkester Nord, nous offre quelques grandes pages puisées dans différents ouvrages de Grétry. Le programme comprend des airs comme « Je crains de lui parler la nuit » extrait de Richard Cœur de lion (que Tchaïkovski citera dans La Dame de pique) ou « Non, le serment fait à Vergy » de Raoul, qui ne peut pas ne pas nous faire penser à l’Air des bijoux de Faust, avec quelque chose de plus simple mais de tout aussi euphorique ; ou encore la triste romance « Au bien suprême » de Lucile, le violent « Plus d’erreur, plus d’espoir » de Céphale et Procris, ou la grande scène dramatique « Où vais-je ? quels transports m’égarent » des Mariages samnites, que Chantal Santon Jeffery aborde avec enthousiasme.

C’est avec un même élan que l’Orkester Nord accompagne la chanteuse et fait aussi entendre des pages instrumentales comme la Danse infernale de Céphale et Procris ou la majestueuse Chaconne de ce même ouvrage. L’ensemble ne compte guère plus de vingt-cinq musiciens (avec une seule contrebasse, les vents par deux, un timbalier), mais Martin Wåhlberg dirige avec rigueur et ferveur, le chef et l’orchestre étant installés de plain-pied avec le public, sur le plancher. Dans les dimensions relativement réduites de la salle, on est réellement au cœur de la musique, et on se croirait presque revenu au temps de la création de la Symphonie héroïque dans le salon du prince Lobkowitz à Vienne.

* Grétry : Raoul Barbe-Bleue ; avec Chantal Santon-Jeffery, François Rougier, Matthieu Lécroart, Manuel Nuñez Camelino, Eugénie Lefebvre, Enguerrand de Hys, Jérôme Boutillier, Marine Lafdal-Franc ; Orkester Nord, dir. Martin Wåhlberg (2 CD Aparté AP 214).

Illustration : une scène de Raoul Barbe-Bleue dans la production de Cécile Roussat et Julien Lubek montée à Trondheim (crédit Leikny Havik Skjaerseth)

Grétry : airs et pages orchestrales de Céphale et Procris, Le Jugement de Midas, Richard Cœur de lion, Le Huron, Lucile, Les Mariages samnites, Andromaque, Raoul Barbe-Bleue. Chantal Santon Jeffery, soprano ; Orkester Nord, dir. Martin Wåhlberg. Salle Érard, 23 novembre 2019.

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