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Critiques / Opéra & Classique

Grétry le Versaillais

par Christian Wasselin

À l’Opéra royal, Hervé Niquet dirige un opéra-comique efficace, concis mais un peu trop sage de Grétry : Richard cœur de lion.

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L’OPÉRA ROYAL DE VERSAILLES propose une programmation musicale captivante et généreuse, mais c’est essentiellement ce qu’on appelle un garage, c’est-à-dire un théâtre qui accueille des productions venues d’ailleurs, et qui ne produit pas lui-même. Or, tout vient de changer avec Richard cœur de lion de Grétry (1741-1813), production entièrement voulue, pensée, réalisée, financée par l’Opéra royal, et bien sûr répétée in loco. Il s’agit de la première production maison, depuis que, le 6 octobre 1789, Louis XVI ayant été contraint de revenir à Paris sous la pression populaire, décision fut prise, conséquemment, de fermer l’opéra.

À l’écoute, ce Richard cœur de lion passe très vite. Non seulement parce qu’on ne s’ennuie pas une seconde, ce qui est heureux, mais aussi parce que l’opéra paraît bien court, ce qui nous laisse en partie frustrés. Non pas qu’on demande à un compositeur de diluer son inspiration ou de tirer à la ligne, évidemment, mais on s’apprête à jouir de grands airs et de vastes ensembles – qui n’arrivent pas. Certes, Richard cœur de lion, créé en 1784 (la même année que Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, autre ouvrage qui plaisait beaucoup à Marie-Antoinette), est un opéra-comique, c’est-à-dire un ouvrage qui mêle le chant et le dialogue, et qui s’efforce de rester léger. On est très loin de la tragédie lyrique à la manière de Gluck, très loin aussi de Méhul ; on pourrait même se croire parfois chez Rousseau, musicien que Grétry aimait. Mais le sujet de Richard va au-delà de celui du Devin de village ; nous sommes ici en présence de l’un des premiers opéras historiques, en l’occurrence « troubadour », dont la veine culminera avec le « grand opéra » alla Meyerbeer.

Sedaine, simple et bref

L’origine de notre frustration, on peut la trouver chez Sedaine, le librettiste, qui a imaginé une intrigue pauvre en rebondissements et n’a guère permis à Grétry d’épancher sa verve. L’histoire raconte l’arrivée à Linz d’un certain Blondel, parti à la recherche de son maître le roi Richard, capturé à son retour des croisades. Or dans cette ville se trouve une prison… où est retenu Richard. En piégeant le gouverneur de la prison (qui s’appelle Florestan, le nom que prendra le prisonnier dans Fidelio  !), amoureux de la fille de l’aubergiste, Blondel réussira à libérer Richard, et tout finira dans la bonne humeur.

La musique, heureusement, transcende ce livret un peu sommaire, et offre plusieurs beaux moments : l’air célèbre « Ô Richard, ô mon roi », bien sûr, mais surtout celui de Laurette « Je crains de lui parler la nuit » (dont Tchaïkovski mettra le souvenir dans la bouche de la Comtesse de La Dame de pique) et l’émouvant duo qui réunit Blondel et Richard au deuxième acte. D’une manière générale, le mode élégiaque réussit le mieux à Grétry, qui semble parfois brider son inspiration et de ne pas oser se lancer dans la composition d’un grand numéro. Certes, la concision vaut mieux qu’un développement verbeux, mais à peine a-t-on le temps de s’installer dans un acte qu’il est déjà fini.

Grétry, populaire et chevaleresque

La distribution a été réunie avec le souci de l’équilibre. Elle est dominée par les voix féminines, notamment celle de Melody Louledjian (Laurette) et celle de Marie Perbost, très à son aise dans le charmant rôle d’Antonio et dans celui, présent surtout au troisième acte, de Marguerite de Flandre. Rémy Mathieu est bondissant mais un peu fluet dans le rôle essentiel de Blondel, et Reinoud van Mechelen a la noblesse qui convient en Richard, même si, au risque de nous répéter, la partition lui laisse peu le temps de s’exprimer. Le Concert spirituel est égal à lui-même : vif, coloré, plein de relief, avec des timbales enthousiastes dans le très bel entracte, à la fois populaire et chevaleresque, situé entre le II et le III. Hervé Niquet fait respirer le chœur (très sollicité) et les instruments avec le brio qu’on lui sait.

Quant au spectacle, il nous repose des relectures & déconstructions qui sont devenues le lot commun de bien des soirées lyriques. Marshall Pynkoski a imaginé une mise en scène qui raconte l’histoire, tout simplement, sans chercher midi à quatorze heures, avec des personnages qui bougent beaucoup et utilisent une passerelle autour de la scène, accessoire qui leur permet de se rapprocher des spectateurs, le tout dans des toiles peintes fort réussies d’Antoine Fontaine. On assiste à de vrais combats à l’épée, la chorégraphie (signée Jeannette Lajeunesse Zingg) est habilement mêlée à l’action, comme le prévoit l’ouvrage, mais l’ensemble laisse une impression imprécise : celle de la reconstitution soignée d’un spectacle sans grande aventure. Grétry ménage bien ici ou là quelques enchaînements imprévus (l’orage soudain après la chanson à boire, les roulements de tambour après le duo entre Richard et Blondel), mais on aurait aimé qu’ils perturbent davantage la partition, qu’ils dynamisent le spectacle et qu’ils bouleversent une soirée un peu trop confortable.

Illustration : Rémy Mathieu (Blondel) et le chœur dans Richard cœur de lion à Versailles ; photo Agathe Poupeney.

Grétry : Richard cœur de lion. Avec Rémy Mathieu, Reinoud van Mechelen, Melody Louledjian, Marie Perbost, Geoffroy Buffière, Jean-Gabriel Saint-Martin, François Pardailhé, Cécile Achille, Charles Barbier, Agathe Boudet, Virginie Lefèvre ; Ballet de l’Opéra royal, Chœur et Orchestre du Concert spirituel, dir. Hervé Niquet ; mise en scène de Marshall Pynkoski, décors d’Antoine Fontaine, costumes de Camille Assaf, lumières d’Hervé Gary, combats réglés par Géraldine Moreau-Geoffrey, chorégraphie de Jeannette Lajeunesse Zingg. Opéra royal de Versailles, 10 octobre 2019.

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