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Critiques / Opéra & Classique

Un Beethoven polychrome et aérien à la Philharmonie de Paris

par Hélène Pierrakos

Myung-Whun Chung dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France dans un programme beethovénien vibrant de couleurs et de nuances.

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C’EST PEUT-ÊTRE DANS L’ESPRIT DE HAYDN ET DE MOZART (auteurs avant lui de symphonies concertantes) que Beethoven compose en 1804 son Triple concerto pour violon, violoncelle, piano et orchestre. Mais le choix de cette formation du « trio avec piano » pour le groupe soliste est une innovation beethovénienne. En ces toutes premières années du 19e siècle, le piano est loin d’être aussi sonore et puissant qu’il l’est aujourd’hui ; l’équilibre entre les trois solistes n’est donc nullement un problème, d’autant que Beethoven donne au violoncelle une partie relativement aiguë, jouant souvent sur sa corde la plus sonore.

Les trois solistes au programme du concert de la Philharmonie de Paris ne sont autres que Myung-Whun Chung lui-même au piano (et bien sûr à la direction), et deux solistes de l’Orchestre Philharmonique de Radio France : les excellents Ji-Yoon Park au violon et Éric Levionnois au violoncelle. Du style de Mozart, ce concerto reprend plusieurs traits d’écriture pianistiques (ornements, trilles précédant un effet conclusif, etc.), mais aussi, plus profondément, une sorte de parfaite euphonie (rappelant un peu l’esprit de Così fan tutte), en particulier dans l’Allegro initial, avec toute une série de duos entre violon et violoncelle bien entendu, mais aussi entre main droite et main gauche du piano. Tout cela concourt à susciter l’impression d’un monde belcantiste et profondément italianisant, avec tout ce que cela peut signifier de douceur, de vocalité et de tendresse.

Mystère et plénitude
À tous ces caractères, Myung-Whun Chung, à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France, donne toute leur ampleur et, si l’on peut dire, leur charge expressive, en inaugurant l’œuvre par un alliage de mystère et de plénitude. Comme s’il parvenait, on ne sait par quelle magie, à conjuguer dans son geste initial le sentiment de l’attente et celui de l’accomplissement – marque d’un chef de génie. Il entre ensuite dans la partie de piano avec une intensité contenue, semblant donner à entendre ce que l’écriture concertante du piano doit à l’introduction d’orchestre. Ji-Yoon Park avec une légèreté et une subtilité remarquables (un jeu presque arachnéen) et Éric Levionnois avec un chaleureux lyrisme et une très belle présence lui donnent la réplique de façon merveilleuse. Les trois artistes font du premier mouvement un enchantement de musique de chambre, relayé dans la sobriété par l’orchestre, comme si ce dernier, apparemment cantonné dans le rôle d’accompagnement, acceptait avec élégance de n’être que le terreau nécessaire à l’éclosion du chant des solistes.

Le Largo central, en la bémol majeur, une tonalité qu’avait choisie Beethoven pour le mouvement lent de sa Sonate dite « Pathétique » de 1799, est, comme dans celle-ci, une sorte d’hymne paisible, déroulant de magnifiques séquences. Les vents se limitent aux clarinettes, bassons et cors, les violons jouent bien souvent en sourdine, le violoncelle chante dans l’aigu de sa tessiture et le piano est traité en harpe… Captivant est, pour ce mouvement, l’équilibre parfait entre le sentiment de temps suspendu que parviennent à créer les trois solistes et celui d’une calme avancée. Avec le mouvement final, Rondo alla polacca, Beethoven répond en toute simplicité à ce goût de la « polonaise » si répandu à cette époque. Il exploite le rythme typique de cette danse, avec son appui (figurant le mouvement du talon) sur le premier temps et ses rebonds, avec un brio et une verve qui ne vont pas sans une certaine concession au goût un peu frivole du public viennois… Chung propose ici un tempo tranquille, comme s’il se jouait de la convention un rien salonarde de ce final pour proposer un monde autrement plus riche. L’Orchestre philharmonique de Radio France répond avec une superbe subtilité à la direction très sobre du chef.

Paysage rêvé
Si le terme de « Pastorale » suggère à l’auditeur de la Sixième de Beethoven toutes les images conventionnelles du bucolique, du champêtre et des chants d’oiseaux, c’est qu’il s’agit bien de l’ouverture à un rêve paysager. Le musicien déclarant pourtant, en exergue à sa partition, s’être livré à « l’expression des sentiments », plutôt qu’à la « peinture » d’un paysage pastoral, il rend ainsi à son auditoire sa liberté d’interprète. Le paysage rêvé permet d’abord le déploiement des formes, des élans et des rythmes – en cela, le Beethoven de la « Pastorale » y est avant tout remarquable par ses talents conjugués d’architecte et de poète. Le premier mouvement de la Symphonie pastorale s’inaugure par un effet magistral : l’auditeur semble pris dans une action musicale inaugurée précédemment… Comme s’il entrait subrepticement dans l’écoute d’une fête de village, avec ses accents populaires et sa liesse – impression favorisée par les effets d’amplification orchestrale du thème initial. Le sous-titre donné par Beethoven à ce premier mouvement (« Éveil d’impressions agréables en arrivant à la campagne ») permet aussi d’entendre ce premier mouvement, malgré sa forme classique, comme une fresque légère, une déambulation, la promenade d’un observateur du monde campagnard et de ses sonorités. La technique du « bourdon » - la présence en continu, pour de nombreuses séquences dont le thème initial, d’une basse unique soutenant une mélodie changeante – y constitue l’effet le plus frappant et le plus favorable à l’évocation de la musique villageoise.

Là encore, Chung est un grand maître, dans sa façon d’entrer dans l’œuvre et d’y inviter l’auditeur : d’une certaine façon, le risque est grand, dans ces symphonies célébrissimes, de tomber dans l’effet « rengaine » : « Voici le thème inaugural de la Pastorale, accrochez vous à vos fauteuils et savourez ! ». Sans pour autant chercher à imposer une marque d’originalité sur ce thème très simple, Chung lui rend toute sa force en l’énonçant comme une pensée neuve plutôt qu’une parole ancienne, faisant implicitement le pari de l’inouï…

Hymne à la paix, fête et orage
La « Scène au bord du ruisseau » qui forme le deuxième mouvement n’est autre que l’un de ces moments de paix et de ferveur dont Beethoven a le secret – déploiement d’un tapis orchestral plein de douceur, sur lequel se détachent au premier plan les chants des flûtes, hautbois et clarinettes, en dialogue avec les cordes. On songe à la scène dite « des Esprits bienheureux » dans l’Orphée et Eurydice de Gluck. Chung à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France propose là une merveilleuse séquence toute de nostalgie et de ferveur, soutenu en cela par le très grand talent de chacun des musiciens des pupitres de bois (en particulier la flûte solo de Magali Mosnier, très applaudie à la fin de l’œuvre). Cette bulle de lumineuse félicité met en valeur de façon fascinante le mouvement festif qui va suivre : « Réunion joyeuse de gens de la campagne », précise le compositeur, qui imagine des rythmes rudes mais une élégante orchestration, dans le souvenir des ländler et la figuration en musique du bruit des talons marquant les premiers temps dans les danses de village… Le fameux orage, qui constitue le centre énergétique de la Symphonie pastorale, s’enchaîne au mouvement précédent et suggère par la dissonance des harmonies, la violence des rythmes et le caractère frénétique du tempo, un véritable chaos des éléments qui est aussi une explosion des forces en présence, avant l’apaisement final. Myung-Whun Chung, qui a été le directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Radio France de 2000 à 2015 et a construit avec l’orchestre une véritable connivence musicale et humaine, fait de cette partie de la symphonie une expérience forte et festive.

« La nature est donc un livre vivant… »
Sur ces mots de Goethe, semble tout naturellement se greffer le finale de la symphonie, tant le ton en est hymnique, jubilatoire et d’une incomparable intensité de vie. Intitulé « Chant pastoral – Sentiments de joie et de reconnaissance après l’orage », le mouvement est marqué tout à la fois par le balancement magistral et paisible de sa métrique ternaire et par l’éclat de son orchestration. Là, peut-être plus encore que dans les autres mouvements de la symphonie, Chung révèle un pan de sa personnalité que l’on devine être un humanisme profond, une dimension fraternelle, une profondeur et une générosité sans pareilles. Le public de la Philharmonie ne s’y est pas trompé, qui lui a fait une véritable fête par ses acclamations. Un bis très bienvenu parachevait la soirée : les trois solistes y ont interprété le mouvement lent du Trio op. 11 du même Beethoven. Enchantements…

Illustration : Myung-Whun Chung (photo Christophe Abramowitz/Radio France)

Beethoven : Triple Concerto pour piano, violon, violoncelle et orchestre et Symphonie n° 6 « Pastorale ». Orchestre philharmonique de Radio France ; Ji-Yoon Park, violon ; Éric Levionnois, violoncelle. Myung-Whun Chung, direction. Philharmonie de Paris, 14 janvier 2022.

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