Un Requiem allemand de Brahms au Théâtre des Arts de Rouen le 4 novembre

Quand la mise en scène magnifie l’oratorio

Une production scénique bouleversante de beauté tire tous les fils de l’œuvre de Brahms.

Quand la mise en scène magnifie l'oratorio

NI COLOSSAL MALGRÉ SA LONGUEUR, ni péremptoire en dépit des nombreuses répétitions d’un même texte qu’il déploie, ni emphatique, le Requiem allemand de Brahms est d’abord une construction destinée à affirmer la présence de la joie à l’arrière-plan de la mort, de la consolation qui succèdera immanquablement au sentiment du deuil – plus essentiellement encore : la fugacité et la fragilité de toute vie terrestre, comme le résume parfaitement le texte de la deuxième section : « Denn alles Fleisch, es ist wie Gras » (Car toute chair est comme l’herbe). Mais curieusement, l’ampleur d’apparence fédératrice de cette « parole » brahmsienne via les textes bibliques qu’il a choisis (dans leur version allemande) et librement organisés ne semble suggérer aucun prosélytisme : ni célébration à proprement parler de l’identité allemande, bien que Brahms s’inspire de toute évidence des maîtres germaniques du premier baroque (Schütz, Johann Bach, Buxtehude, etc.), ni même adhésion sans réserves au dogme religieux, puisqu’il évite soigneusement tout emprunt au texte traditionnel de la liturgie du Requiem catholique. Le musicien, en un sens, se place dans le Requiem allemand, non pas dans la position du prédicateur (au sens religieux), encore moins du fédérateur (au sens national). Sa posture semble plutôt celle de l’individu solitaire (qu’il fut toujours foncièrement, malgré le succès puis la gloire qui ont marqué sa vie) faisant le choix d’un effectif instrumental et choral imposant parce que son propos l’exige mais qui, dans ce cadre, laisse affleurer la même sensibilité frémissante que dans les pièces beaucoup plus intimes qu’il a composées tout au long de sa vie.

Une splendeur qui transfigure le temps

Ce sont peut-être ces caractères si divers qui ont inspiré aux interprètes de l’œuvre sur la scène du Théâtre des Arts de Rouen une vision si profondément humaine, ancrée dans l’histoire mais marquée également par une splendeur qui transfigure le temps. David Bobbée qui signe la mise en scène et Laurence Equilbey qui assure la direction musicale, ont uni leurs talents pour concevoir un spectacle qui réussit le tour de force de mener en quelque sorte l’auditeur encore plus loin que ne l’avait probablement imaginé Brahms. Dans un espace visuel et sonore où les enjeux émotionnels, spirituels, esthétiques du Requiem allemand tels que son auteur les a entrelacés, se voient pour ainsi dire confirmés puis transcendés par une nouvelle architecture musicale et théâtrale.

« Je rêvais, déclare David Bobbée, d’un espace scénique investi par un avion, métaphore des dérives humaines et d’un monde lancé à toute vitesse vers sa chute. De cette carcasse émerge un chœur, une humanité collective. J’aime travailler avec le chœur : ici, il incarne des survivants qui, à travers le requiem, célèbrent l’humain tout en annonçant sa fin. » Quant à Laurence Equilbey, elle a imaginé une sorte de canevas musical tissé étroitement avec le déroulé classique des différents numéros du Requiem allemand, en faisant intervenir des séquences de toute beauté issues d’autres œuvres chorales de Brahms (Marienlieder, entre autres) ou de chorals de Bach, laissant le soin au compositeur Franz Krawczyck, qui tient l’accordéon sur scène, de réaliser un magnifique travail de transcription. Le musicien propose là un monde sonore ancré aussi bien dans la poétique luthérienne, si l’on peut dire, que dans la nostalgie du monde kletzmer, laissant entendre tout ce que l’humanité a pu créer de plus fervent lorsqu’elle cherche à se hisser hors de la tragédie de la destruction et du sentiment du deuil.

Un éblouissement mélancolique

De toutes ces lignes entrelacées, les artistes à l’œuvre pour ce spectacle fascinant ont réussi à tirer une vision tout à la fois éblouissante et mélancolique, rivalisant de puissance avec la partition de Brahms tout en respectant avec le plus grand scrupule la pensée brahmsienne – alliage très subtil d’hommage à la sobriété des maîtres du baroque allemand et de grand souffle orchestral et choral ancré dans les manières du romantisme allemand finissant. Deux solistes de haut-vol s’illustrent dans cette soirée : le baryton Samuel Hasselhorn, que l’on admire depuis déjà quelques années dans le répertoire du lied en particulier, et la soprano Elsa Benoit, aussi à l’aise dans ce montage original qu’à l’opéra où elle brille régulièrement. Quant au Chœur accentus, il confirme superbement dans ce spectacle l’excellence de ses qualités polyphoniques, mais également la finesse du jeu théâtral de chacun de ses membres et la capacité de cohésion et d’investissement scénique de l’ensemble. Laurence Equilbey est dans ce répertoire au sommet de son talent, réussissant à conjuguer l’ampleur fédératrice et l’envergure lyrique de la partition brahmsienne avec un intimisme, un sens du mystère et pour ainsi dire une austérité très inspirée, venue tout droit du baroque allemand. Ce très beau spectacle est repris en janvier 2026 à la Seine musicale, il faut absolument l’y découvrir.

Photo : Caroline Doutre (dr)

Johannes Brahms : Ein deutsches Requiem. Elsa Benoit (soprano), Samuel Hasselhorn (baryton), Jules Turlet (comédien), XiaoYi Liu (danseuse), Salvatore Cappello (acrobate), Franck Krawczyck (accordéon) ; Chœur accentus, Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, dir. Laurence Equilbey. Mise en scène : David Bobbée. Rouen, Théâtre des Arts, 4 novembre 2025. Spectacle repris les 15, 17 et 18 janvier 2026 à La Seine Musicale de Boulogne-Billancourt.

A propos de l'auteur
Hélène Pierrakos
Hélène Pierrakos

Journaliste et musicologue, Hélène Pierrakos a collaboré avec Le Monde de la Musique, Opéra International, L’Avant-Scène Opéra, Classica, etc. et produit des émissions sur France Musique, France Culture, la Radio Suisse Romande et, depuis 2007 :...

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