La mort de Christiane Cohendy

Une actrice au jeu royal

La mort de Christiane Cohendy

Le 6 juin, Christiane Cohendy, qui luttait contre une redoutable maladie depuis quelques années, est morte à Paris, âgée de 81 ans (elle était née à Clermont-Ferrand, en 1945). C’était, sans conteste, l’une des plus grandes actrices françaises. Quelle présence subtile dans l’engagement physique entier - doublé d’une compréhension des rôles exceptionnelle ! Dans sa voix à l’aigu chantant il y avait déjà tout un art de faire surgir d’une manière rare la percussion, la beauté et l’émotion. Sur la scène, sachant être une et multiple, elle était tous les personnages qu’avait imaginés les auteurs, sans distorsion mais avec ce qu’il faut bien appeler un génie d’interprète. Elle avait un visage à la Cléopâtre et un corps félin, se mouvant tantôt dans la tension secrète, tantôt dans des bonds quasi athlétiques grâce auxquels elle s’imprimait dans la totalité de l’espace. Elle n’en était pas moins respectueuse de ses metteurs en scène, des plus illustres aux plus inconnus, et de ses partenaires, glorieux ou sans auréole, dont elle rappelait les talents à qui l’interrogeait sur son métier.
Sa carrière fut énorme, depuis le jeune Théâtre éclaté d’Annecy où Alain Françon prit dans sa bande cette débutante avec Evelyne Didi, André Marcon et quelques autres. Ensuite, elle fut l’interprète toujours brûlante, électrique ou royale des spectacles de Georges Lavaudant, Jorge Lavelli, Matthias Langhoff… Langhoff surtout, peut-être, car rien n’y était facile, toujours en des mouvements vertigineux. C’est ce qu’elle aimait : la difficulté, aller jusqu’au frontières du théâtre. Dans ces spectacles-là et dans d’autres expériences où elle voulait servir les écritures modernes (Serge Valletti, par exemple), elle est inoubliable pour ceux qui l’ont vue et suivie. Elle appartient aux plus beaux chapitres de l’histoire de notre théâtre. Songeons à quelques moments qui tournent dans notre mémoire : en 1993, au théâtre du Rond-Point, elle était le feu même, en compagnie de Laurence Roy, dans Annabelle et Zina de Christian Rullier – un auteur dont elle partagea un moment la vie et qui fut pour elle, humainement et théâtralement essentiel. Pensons aussi à Tableau d’une exécution d’Howard Barker mis en scène par Claudia Stavisky aux Célestins de Lyon en 2016 en puis au Rond-Point en 2018. Ses amis la savaient déjà rongée par la maladie, elle porta néanmoins ce génial personnage de peintre femme bousculant la masculine et militariste république de Venise au XVIe siècle jusqu’au sublime. Son jeu avait la dimension des fresques.
Pour le journaliste, c’était un bonheur d’interviewer Christiane Cohendy, inspirée dans chacun de ses mots. Elle laisse, pour nous, des lignes lumineuses dans le ciel.

Photo CinéArt.

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter...

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