La Traviata de Verdi à l’Opéra de Montpellier jusqu’au 12 avril
Entre envolée lyrique, idéologie et cruauté
Silvia Paoli éclaire avec profit les arcanes d’un opéra célébrissime mais l’auditeur s’interroge...
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- 10 avril
- Critiques
- Opéra & Classique
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Lorsque l’on s’apprête à découvrir une nouvelle production d’un opéra familier, l’attente est toujours un peu la même : va-t-on voir confirmées ses certitudes et ses émotions ou les voir au contraire bousculées par une vision nouvelle ? Cette dernière sera-t-elle convaincante ou dérangeante ? Est-on prêt à se laisser déranger ou non ? Et si oui, jusqu’où ? Cette spirale d’interrogations ne prend pas fin dès le lever du rideau mais se calme progressivement et, dans le meilleur des cas, finit par disparaître de façon assez mystérieuse, pour peu que l’œil et l’oreille, le cœur et la raison soient séduits par la puissance d’une « proposition » scénique et d’une interprétation vocale et orchestrale qui font mouche. C’est dire que faire acte critique n’est pas dénué d’arbitraire : en quoi le professionnel serait-il plus à même du porter un jugement de quelque validité sur un spectacle que l’amateur passionné ? Pourquoi serait-il plus objectif ? Car tous deux ne sont, dans la salle, qu’individus marqués par leur imaginaire singulier, leur sensibilité et une certitude de familiarité avec l’œuvre qui n’est bien souvent que succession d’expériences, où confirmation et mise en question alternent assez platement.
Entre complicité et hostilité
Tout cela étant posé, disons que la proposition de Silvia Paoli a traversé en nous des territoires de complicité et des zones d’hostilité... Du côté de l’acquiescement complice : tout ce qui concerne la condamnation du patriarcat et la forte insistance de la mise en scène sur la façon dont Verdi et Piave creusent avec un talent consommé le sillon cruel, impitoyable qui va mener une femme découvrant la sincérité du sentiment à la mort sociale et à la mort réelle. Mais les moyens mis en œuvre pour ce faire laissent sceptiques : à quoi rime par exemple le travestissement des hommes et des femmes pendant la fête chez Flora, où les uns portent des tutus et les autres des moustaches ? Lisons l’excellent entretien réalisé par Benjamin François avec la metteuse en scène, laquelle déclare ceci : « Je me suis beaucoup amusée à travailler avec le chœur, surtout pendant la fête de Flora, en changeant les rôles [...] L’idée était certes d’inverser les rôles traditionnels, mais à la fin, les hommes restent bien des hommes, ils n’ont changé qu’en surface. »
C’est peut-être précisément et « effet de surface » qui pose question au spectateur. Qu’apporte, au fond, au personnage de Violetta cette inversion passagère, par le costume, du masculin et du féminin, si ce n’est une confirmation assez morne d’un air du temps où l’identité sexuée est mise en question ? C’est un peu comme si la mise en scène se contentait d’interroger féminité et masculinité sans apporter de vision nouvelle à proprement parler, juste une sorte de gag visuel sans conséquence. Les scènes de fête, dans cette mise en scène, m’ont semblé poser question précisément par l’alliage qui s’y révèle entre excentricité de la chorégraphie ou des costumes et noirceur de la vision (au sens propre, d’ailleurs, puisque dans la fête initiale, toutes les femmes sont en noir, ce qui est bienvenu...). Mais la force de cet alliage qui aurait pu susciter une vision de type expressionniste, comme un rêve inquiétant ne m’a pas semblé entièrement assumée. Comme si la mise en scène posait ici et là différents indices d’une pensée idéologique ou féministe qui échoue à faire vision, et du coup à emporter le spectateur.
Germont, en pire...
De façon plus contestable encore, la scène en duo au deuxième acte entre Violetta et Germont, dont l’extrême mélange de cruauté et de douceur est bien connue, ne gagne rien à cet ajout d’un geste graveleux de Germont vers Violetta, qui rend tout à fait incompréhensible l’échange de « Siate felice » (« Soyez heureux ») à la fin du duo... Cet indice du désir de Germont pour l’amante de son fils est probablement destiné à marquer avec clarté une ambivalence du personnage, qui n’est pas inscrite dans le texte du livret et à ajouter de l’insupportable à l’insupportable : pourquoi pas ? Mais cela complique le propos musicalement et l’affaiblit théâtralement car Verdi et Piave développent dans cette scène une ambivalence autrement plus subtile, qui s’exerce également (même si différemment) chez les deux personnages. Pour contrer les accusations initiales de Germont, Violetta déploie toute une dignité qui lui permet d’accepter en profondeur le renoncement. La cruauté de ce qui est exigé d’elle ne fait pas obstacle à sa gratitude envers son bourreau, ce pourquoi elle peut lui souhaiter d’être heureux, alors même qu’il lui donne la mort... Et Germont, en miroir, reconnaît la réalité de cet amour d’une ancienne prostituée pour son bourgeois de fils et en admet la sincérité, tout en confirmant avec une terrible férocité (et c’est ce que la musique de Verdi nous dit à ce moment) la primauté de la respectabilité sociale sur la vérité des sentiments... Que faire alors de cette « main passée sous la jupe », si ce n’est un pas de côté qui rompt pour l’auditeur l’enchantement (même si un rien masochiste !) de la scène...? S’ajoute à cela, dans toute cette scène, la présence virevoltante et précieuse de serviteurs aux manières raffinées à l’excès et aux déplacements savamment chorégraphiés, passant régulièrement dans le champ de la scène, comme pour dénier au spectateur son droit à l’émotion.
Une belle distribution
Du côté de la distribution vocale, il faut d’abord rendre hommage à la prestation quasi improvisée du ténor américain Andrew Owens, membre de la troupe de l’Opéra de Zurich et qui a remplacé au pied levé Omer Kobiljak initialement programmé, avec une maestria remarquable et une belle osmose avec la Violetta de la soprano arménienne Ruzan Mantashyan, rencontrée pourtant le matin même... Celle-ci déploie tout au long de l’opéra un très beau faisceau de qualités vocales et scéniques, un mélange de grâce corporelle et de finesse dans l’interprétation musicale qui emporte l’enthousiasme et l’adhésion. On reste peut-être un peu sur sa faim, en revanche, en découvrant le Germont assez lourd, vocalement, de Gëzim Myshketa. Une Annina au très beau timbre et à la présence théâtrale étonnante pour ce rôle assez modeste nous a séduits : Séraphine Cotrez. On a également apprécié le Baron Douphol de Yuri Kissin, avec ses éclats, sa dureté et ses belles lignes vocales, de même que le Docteur Grenvil de Thibault de Damas. Flora, enfin, est campée avec humour et subtilité par la belle Aurore Ugolin, qui semble jubiler à porter, seule dans un aréopage de veuves noires, un superbe costume jaune d’or... Les décors de Lisetta Buccellato excellent à évoquer tous les passages et lignes de démarcation de cette histoire : de la fête noire du premier acte au monde bourgeois, un rien étriqué, du deuxième jusqu’à la nudité, au troisième acte, d’une pièce où Violetta, selon l’interprétation bienvenue de Silvia Paoli, rêve dans la solitude la visite d’Alfredo et la réconciliation finale avant la mort. On a pu s’interroger sur les tempi choisis par Roderick Cox à la tête de l’Orchestre national Montpellier-Occitanie et des chœurs : souvent fébriles, peut-être plus que nécessaires, suscitant même parfois l’impression d’un certain chaos instrumental, en tout cas d’une surexcitation inutile. D’excellents danseurs complétaient par ailleurs cette belle distribution.
Photo : OONM
Giuseppe Verdi : La Traviata. Avec Ruzan Mantashyan (Violetta), Andrew Owens (Alfredo), Gëzim Myshketa (Giorgio Germont), Sung Eun Myung (Gastone), Aurore Ugolin (Flora), Séraphine Cotrez (Annina), Yuri Kissin (Baron Douphol), Maurel Endong (Marquis d’Obigny), Thibault de Damas (Docteur Grenvil), Hyoungsub Kim (Giuseppe), Xin Wang (un domestique), Jean-Philippe Elleouët (un commissionnaire). Silvia Paoli (mise en scène), Lisetta Buccellato (décors), Valeria Donata Bettella (costumes), Fiammetta Baldiserri (lumières), Emanuele Rosa (chorégraphie), Chœur et Orchestre Opéra national Montpellier-Occitanie, dir. Roderick Cox. Opéra Orchestre national Montpellier, 1er avril. Représentations suivantes : 3, 6, 8, 10, 12 avril.



