Du 4 au 24 juillet, relâche les mardis, 13h05,Théâtre Le Petit Chien, 76 rue Guillaume Puy, Festival Avignon Off.
L’Intranquillité, texte de Fernando Pessoa, traduction Françoise Lay, adaptation et mise en scène Jean-Paul Sermadiras.
Pessoa en mode mineur.

Adapter Le livre de l’Intranquillité au théâtre est une forme de défi comme l’est aussi sa traduction française. Françoise Laye qui l’a menée a bien remarqué à quel point la langue de Descartes, rationnelle, est à l’opposé du langage poétique de Fernando Pessoa (1988-1935). Le mot même d’intranquillité a suscité des débats, certains préférant « inquiétude » pour « Desassossego ».
Au théâtre Bob Wilson s’ y est essayé dans l’une de ses dernières mises en scène et d‘autres avant lui. L’œuvre énigmatique irradie autant que celle de Kafka, Jean-Paul Sermadiras en donne une adaptation distanciée au parfum chaplinesque.
Le Livre de l’Intranquillité est celui d’une vie, paru à titre posthume en 1982 presque cinquante après sa mort, devenu le chef-d’œuvre d’un poète prolixe aux soixante-dix hétéronymes recensés. C’est un journal intime rédigé de 1913 à 1920, repris en 1929, paru en 1982, à titre posthume comme nombre des ses œuvres
Il se présente comme une suite d’état d’âme, d’aphorismes existentiels, d‘analyses introspectives d’un homme pour qui soi et la littérature se confondent, où les frontières entre rêve et réalité n’ont guère de sens.
« Nous vivons presque toujours à l’extérieur de nous, et la vie elle-même est une dispersion perpétuelle. Et pourtant nous tendons vers nous-mêmes comme vers un centre autour duquel nous décrivons, telles des planètes, des ellipses absurdes et lointaines. »
Fernando Pessoa était un être angoissé et tous ses aphorismes reflètent ce tempérament. Deux comédiens l’incarnent, et le font se parler sans trêve avec lui-même. Un dédoublement fidèle à un homme qui se construisait des moi-s multiples « Je suis deux – et tous deux gardent leurs distances, frères siamois que rien ne rattache »
Olivier Ythier cultive l’image d’un Pessoa lunaire marchant dans les rues de Lisbonne, employé de bureau tiré à quatre épingles, moustache fine, chapeau, costume noir (un peu comique et moins élégant que le Pessoa que l’on connaît en photo). Il est inquiet, gauche, discret. On l’imagine vivre uniquement dans et pour la littérature : « Je ne suis pas seulement un rêveur, je suis exclusivement un rêveur ».
Thierry Gibault est au contraire plutôt expansif, se moquant de sa tenue comme du monde qui l’entoure « Je ne suis pas pessimiste, je suis triste ». Alors il s’enivre. Pessoa est mort d’alcoolisme mais son activisme littéraire en tant qu’animateur de revue prouve qu’il participait pleinement à la vie intellectuelle de son temps.
Entre les deux Pessoa, les mots et le champagne pétillent comme les lampions illuminent une nuit pleine d’étoiles avant que le premier d’entre eux ne retourne dans sa malle, une grande malle où après sa mort la plupart des écrits du poète furent retrouvés.
Un spectacle enjoué, avec deux Pessoa très humains, taraudés par le sens de l’existence, tout en gardant une distance souriante sur eux-mêmes et leurs semblables.
Louis Juzot
L’Intranquillité, texte de Fernando Pessoa, traduction Françoise Lay, adaptation et mise en scène Jean-Paul Sermadiras, chorégraphie Marion Lévy, lumières Jean-Luc Chanonat, musique Pascale Salkin, costumes Cidalia Da Costa, voix Maria De Medeiros avec Thierry Gibault et Olivier Ythier. Du 4 au 24 juillet, relâche les mardis, 13h05,Théâtre Le petit chien, 76 rue Guillaume Puy, Festival Avignon Off.
Crédit photo : Damien Journée.



