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Critiques /

Trapèze au coeur de Louise Doutreligne

par Gilles Costaz

Le double pouvoir de la vie et de la fiction

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Une artiste trapéziste arrête net son travail de circassienne. Victime d’une chute lors d’une répétition, elle doit être opérée du cœur. La mise en place d’une valve artificielle est urgente. Elle se prépare à l’opération dans une grande complicité avec une amie d’enfance, qui est son manager et la productrice des films auxquels elle travaille. Car la trapéziste est aussi scénariste. De rencontre en rencontre, les événements changent de tournure et partent dans des directions insoupçonnées. Un chirurgien invisible (on n’entendra que sa voix) entre dans la danse. Pour les dépassements d’honoraires il est imbattable (ah, les grands hôpitaux publics français où les patrons se font donner d’énormes suppléments en espèces !). Pour l’intérêt porté à la beauté des femmes, il n’est pas mal non plus. Les vies professionnelles et privées vont se mêler, les éléments secrets d’un passé lié au Maroc resurgir dans le présent, et l’une des fictions imaginées par la trapéziste-scénariste devenir aussi vraie que la réalité… La vie gagnera, et l’imagination aussi.
La pièce de Louise Doutreligne est tirée par elle de son dernier roman. En conséquence, c’est romanesque. Sacrément romanesque ! Ce qui n’exclut pas la satire sociale, qui avance faufilée dans la première partie du spectacle : la cupidité des grands chirurgiens est opérée à cœur ouvert par l’auteur qui montre, en contraste, le personnel de l’échelon inférieur soit plus humain soit fanatisé par les maîtres du bistouri et du compte en banque. Mais l’œuvre est surtout faite de ces fils qui s’entrecroisent et font fluctuer les âmes des personnages et une vérité constituée à la fois de notre vie concrète et du beau travail de sape de l’imaginaire. La mise en scène de Jean-Luc Paliès opte pour un jeu sensible et décalé. Peu de gestes et d’objets de la vie courante, plutôt des signes et des mouvements essentiels dans un décor épuré. Cette transfiguration du réalisme passe aussi par l’arrivée régulière de chansons, soit en fragments, soit intégrales, qui ajoutent à ce jeu de légère distanciation et sont d’une imparable drôlerie. L’actrice-chanteuse Ruth M’Balanda, qui a composé certains de ces chants et interprète des personnages des deux sexes, est d’une parfaite présence bouffonne et vraie. Associé à l’action de par sa place dans l’un des angles du plateau, Antonin Fresson assure la part musicale en directe en intervenant aussi comme acteur ; il fait danser l’émotion et l’humour. Quant aux deux interprètes principales, elles ont le talent cardiaque qu’annonce le titre. Laurence Porteil, dans le rôle de la trapéziste privée d’une vie dans les hauteurs du cirque, fait admirablement miroiter les sentiments et les pensées aux circulations complexes. Emmanuelle Rivière, dans le rôle de la femme de spectacles côté coulisses, est sans cesse dans un subtil double jeu entre l’expression dans le monde social et un deuxième degré d’une ironie tendre. Dans ce spectacle tout en circonvolutions, encore une fois très romanesque, tout se métamorphose avec grâce.

Trapèze au cœur de Louise Doutreligne, création musicale d’Antonin Fresson et Ruth M. Balanda, lumières de Jean-Maurice Dutriaux, scénographie et vidéo de Lucas Jimenez, costumes de Madeleine Nys, avec Antonin Fresson, Ruth M’Balanda, Laurence Porteil et Emmanuelle Rivière. Texte tiré par Louise Doutreligne de son roman Trapèze au cœur, Les éditions Moires.

Festival d’Avignon off : Le Petit Chien, 17 h 10, tél. : 04 84 51 07 48. Jusqu’au 28 juillet. (Durée : 1 h 15).

Photo DR.

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