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Critiques / Théâtre

(Presque égal à) de Jonas Hassen Khemiri

par Gilles Costaz

Le jeu de l’oie de l’endettement

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Comme le raconte la traductrice de (Presque égal à), Marianne Segol-Savoy, le romancier suédois Jonas Hassen Khemiri – curieux nom : il faut savoir que son père est tunisien et sa mère suédoise – reçut un jour la commande d’une pièce sur le thème de Frankenstein. L’écrivain se dit : je dois représenter un monstre, alors figurons le capitalisme et le libéralisme. C’est ce qu’il fit dans cette œuvre déjà jouée en France et dont Laurent Vacher propose une nouvelle mise en scène produite par sa compagnie du Bredin et soutenue par le Centre dramatique Nancy Lorraine. Pour figurer la société du profit (et du malheur de ceux qui n’accèdent pas aux bénéfices), Hassen Khemiri additionne des histoires et croise des événements qui ne sont pas de même nature. L’on débute avec le thème des théories économiques, et principalement le principe de Van Houten qui fit fortune grâce au chocolat. Un personnage interviendra en cours de soirée et reprendra tout le récit depuis le début (en condensé). Des interventions se font dans la salle, plutôt provocatrices, puisque l’on vous demande si vous n’avez jamais connu des fins de mois difficiles ou combien vous avez dépensé au bar à l’entracte. Il y a surtout la vie des gens d’aujourd’hui, celui ou celle qui va se présenter à l’antenne des chercheurs d’emploi, celui qui accueille les chômeurs, celle qui accumule les malheurs, le couple qui se croit heureux parce que, pendant la moitié du mois, il vit sans que son compte soit à découvert, les pauvres prêts à tout pour quelques euros, les gens qui croient à des mythes pompeux et dérisoires… Jusqu’à ce que le personnage central, mais qui sera intervenu entre diverses éclipses, proclame – nous citons de mémoire - qu’ « on est bien mais qu’il n’y a plus de sol sous nos pieds ». En sautant d’une case l’autre, la soirée est un jeu de l’oie de l’écrasement et de l’endettement.
Texte chahuteur sous son fonctionnement à la fois rieur et implacable, fort bien traduit, (Presque égal à) demande sans cesse aux comédiens de changer de rôle. Hassen Khemiri a écrit une vingtaine de personnages et sous-entend qu’il faut se débrouiller ave le nombre d’acteurs que l’on veut. Laurent Vacher se débrouille fort bien en optant pour un pack de six athlètes en pâte à modeler sensible : Quentin Baillot, puissant et poignant, Frédérique Loliée, savoureuse harangueuse, Pierre Hiessler, Odja Lorca, Alexandre Pallu, Maire-Aude Weiss. On aime moins le goût mis en place dans le décor aux panneaux mobiles et les costumes qui cherchent la fantaisie sans la trouver. Quant à la volonté de placer le public dans un certain malaise, comme lorsque l’un des acteurs fait la manche dans les travées, c’est trop ou pas assez. La mise en scène devrait sans doute aller plus loin dans une représentation délibérément moderne de nos contemporains. Pour le moment, elle ne possède pas complètement le coup de poing esthétique qu’attend une œuvre dont la liberté peut faire penser à d’autres dynamiteurs ironiques tels que l’Anglais Dennis Kelly ou l’Argentin Rafael Spregelburd.

(Presque égal à) de Jonas Hassen Kheiri, traduction de Marianne Segol-Savoy (éditions Théâtrales), mise en scène de Laurent Vacher, collaboration artistique de Faustine Noguès, scénographie de Jean-Baptiste Bellon, lumière de Victor Egéa, son et musique de Michael Schaller, costumes de Virginie Alba, avec Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Odja Lorca, Frédérique Loliée, Alexandre Pallu, Maire-Aude Weiss.

La Manufacture, Nancy, tél. : 03 83 37 42 42, jusqu’au 8 novembre. En tournée : Espace BMK, Université de Metz, 12-14 novembre. Annemasse, 26-27 novembre. (Durée : 2 h 05, avec entracte).

Photo Christophe Raynaud de Lage.

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