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Critiques / Théâtre

Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute

par Gilles Costaz

Le poison de l’intonation

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Longtemps méconnue, la pièce de Nathalie Sarraute Pour un oui ou pour un non est devenue si connue qu’on hésite à la résumer. Mais le public dans son entier n’a pas vu Sami Frey et Jean-François Balmer à la création, ni le film où se font face Jean-Louis Trintignant et André Dussollier, ni l’une des nombreuses mises en scène qu’en ont données depuis des équipes modestes ou classées en première division. Aussi rappellera-t-on prestement qu’on y voit deux amis de longue date tout à coup gênés par un soupçon, un léger trouble. Cette sensation d’une infime entaille dans leur amitié se développe et s’amplifie à une vitesse folle. Il n’y avait au départ qu’une intonation mal perçue, interprétée comme un désaccord refoulé. Des associations d’idées et de rapides bonds dans l’épaisseur de la mémoire mettent le feu aux poudres. De l’harmonie parfaite on passe à la guerre sans pitié. La rupture est à deux pas, juste parce qu’un mot pas plus long qu’un oui ou un non aurait été mal dit. Et, en plus, personne n’a dit oui ou non, personne n’a rien dit de déplaisant. Il n’y a eu qu’une gentillesse prononcée sur une note vocale qui n’était peut-être pas la meilleure, mais cette intonation a secrété un poison…
Ce théâtre du dit, du non-dit et du mal-dit est moins abstrait qu’on le dit souvent, mais il se passe évidemment beaucoup dans le monde des idées et des tropismes, qui sont les pensées de l’inconscient. On peut quand même déduire des indications données en cours de texte que les deux personnages sont des professeurs, des écrivains, des gens qui font profession de parler et de penser. La mise en scène de Tristan Le Doze les maintient dans ce mode intellectuel, dans ce contexte des bourgeois cultivés, mais sur un fond de nudité, sans éléments renvoyant à une classe sociale. Ce pourrait être des comédiens car il y a dans un décor à peu près vide, une servante, la lampe haute sur pied qui reste allumée en permanence dans les théâtres. Le spectacle procède en moments nets, serrés, se déplaçant parfois dans l’espace. Tout à fait saisissant, Bernard Bollet interprète l’homme au verbe le plus âpre, celui que l’auteure appelle H2, sur une ligne de fureur égocentrique qu’il tient et renouvelle admirablement : il va jusqu’à s’arc-bouter accroupi sur le sol ! Il fait du personnage un intellectuel doctrinaire inquiétant, l’un de ces cérébraux sympathiques en qui pourtant somnole un Savonarole. En H1, puisque c’est ainsi que se nomme le deuxième ami, Gabriel Le Doze opte pour un cheminement d’abord plus placide, une sorte d’inquiétude étonnée doublée de cette prudence qui mène à l’art du compromis, avant d’entrer dans des zones plus tendues : c’est toute une composition riche et délicate qui apporte beaucoup à une langue fort belle mais en attente des mille nuances des comédiens. La scène des petites gens qui viennent donner hâtivement leur petit témoignage de petits voisins, n’est pas sacrifiée, grâce au juste jeu faussement naïf de Rémy Jouvin et Anne Plumet.
Parfaite dans son dessin caché des brisures et des explosions, la mise en scène de Tristan Le Doze semble aussi apporter un regard nouveau, en laissant la querelle plus suspendue que dans les mises en scène que l’on a déjà pu voir. La guerre intime a eu lieu. L’amitié pourrait renaître ou, tout au moins, une nouvelle histoire pourrait se mettre en place. C’est dire que ce spectacle charge à plein son exemplaire dépouillement.

Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute, mise en scène de Tristan Le Doze, avec Gabriel Le Doze, Bernard Bollet, Rémy Jouvin, Anne Plumet.

Manufacture des Abbesses 7 rue Véron 75018 Paris, 19 h du jeudi au samedi, tél. : 01 42 33 42 03, jusqu’au 23 novembre. (Durée : 1 h). La même compagnie Bis Repetita développe par ailleurs un cycle Sarraute, avec la reprise de Elle est là (donné la saison dernière, dans la mise en scène d’Agnès Galan, voir notre critique sur le site), le mercredi du 2 octobre au 5 novembre) et trois lectures-spectacles chaque mercredi, Enfance (11 septembre), Le Mensonge (18 et 25 septembre) , Isma (13 et 25 septembre).

Photo DR.

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