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Critiques / Opéra & Classique

Messes à Versailles

par Christian Wasselin

Dans la chapelle royale du château de Versailles, Hervé Niquet révèle une messe de Martini et magnifie la Messe solennelle de Berlioz.

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BERLIOZ A ORCHESTRÉ EN 1859 LA ROMANCE Chagrin d’amour de Jean-Paul-Égide Martini (pseudonyme de Johann Paul Ägidius Schwarzendorf, 1741-1816) – qu’on ne confondra pas avec Giovanni Battista Martini (1706-1784), surnommé le padre Martini, qui fut compositeur lui aussi, théoricien de la musique et ami de Mozart. D’où cette idée de réunir, au cours du même concert, une messe de Martini composée en 1811 et la Messe solennelle de Berlioz, qui lui est postérieure de quelques années. (Ce programme, soutenu par les chercheurs toujours avisés du Palazzetto Bru Zane, avait déjà été donné en août 2018 par Hervé Niquet dans le cadre du Festival de La Côte-Saint-André.)

Né en Bavière, Martini fait partie de ces musiciens attirés par la France, à l’instar de Cherubini, Spontini, Reicha, comme l’avaient été Lully et Gluck, comme le seront plus tard Rossini et Meyerbeer, sans compter Chopin, Liszt et quelques autres. Protégé par la reine Marie-Antoinette, il compose en 1784 Plaisir d’amour sur des paroles de Florian (auteur par ailleurs de la pastorale Estelle et Némorin, qui inspira à Berlioz son premier opéra, aujourd’hui perdu) mais doit fuir Paris sous la Terreur. Il devient en 1796 inspecteur du Conservatoire nouvellement fondé, traverse les turbulences politiques qui suivent et finit surintendant de la musique du roi Louis XVIII. Sa Messe des morts à grand orchestre dédiée aux mânes des compositeurs les plus célèbres fut sans doute composée en 1811 mais créée seulement quatre ans plus tard, à l’occasion de la translation des dépouilles de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans la basilique de Saint-Denis.

Cette messe, Hervé Niquet, à la tête du chœur et de l’orchestre de son Concert spirituel, l’interprète dans un lieu opportunément choisi : la Chapelle royale du Château de Versailles. On sait combien le son roule dans nombre d’édifices religieux, mais l’écho de la Chapelle royale, grâce à sa forme et à ses proportions relativement réduites (nous ne sommes pas à Saint-Denis, ni à Saint-Paul de Londres !), permet d’entendre très décemment la musique. C’est ainsi qu’on a pu découvrir une partition de vaste dimension, à l’inspiration particulièrement riche et variée, avec des passages étonnamment lyriques et presque optimistes, là où on attendrait du drame (« Quantus tremor », « Oro supplex »), avec aussi de vrais airs (le « Domine Jesu Christe » pour soprano, qu’on croirait sorti d’un opéra italien) et de somptueux moments confiés à la voix de baryton : ainsi le « Liber scriptus », muni d’un accompagnement saisissant de cors et de serpent, instrument familier à la musique d’église de cette époque, que Berlioz utilise sur le mode parodique dans le finale de la Symphonie fantastique.

De l’importance de la disposition des chœurs

Splendide messe qu’Hervé Niquet sert avec un effectif choral assez réduit (à peine une quarantaine de voix) mais intelligemment installé dans le chœur de la chapelle : les voix d’hommes sont à gauche, derrière les violons 1, les voix de femmes à droite derrière les violons 2, ce qui permet des effets stéréophoniques particulièrement réussis. Les trois solistes sont on ne peut plus convaincants, à commencer par Andreas Wolf, dont on se dit qu’il pourra tenir tête, plus tard dans la soirée, aux déchaînements du « Resurrexit » dans la Messe solennelle de Berlioz. Adriana Gonzalez est elle aussi à son affaire, la voix généreuse, les graves charnus, le vibrato sans excès. On regrette que le talentueux Julien Behr ait moins à chanter, comme il sera également peu sollicité par Berlioz (mais il pourra intervenir, à la toute fin du concert, au moment d’une Marseillaise dont Hervé Niquet nous fera entendre trois couplets, bien sûr dans l’orchestration de Berlioz).

Berlioz, donc. À l’inverse de celle de Martini, qui nous a été servie en apéritif, sa messe est une œuvre de jeunesse. Une œuvre stupéfiante, quand on y pense. Par son destin d’abord : on sait qu’elle a été longtemps réputée disparue, sur la foi de Berlioz lui-même qui prétendait l’avoir brûlée, mais qu’une copie manuscrite, de la main du compositeur, fut offerte au violoniste belge Antoine Bessems et redécouverte par hasard dans une église d’Anvers en 1991. Par son contenu également : en 1824, quand il écrit sa messe, Berlioz n’a que vingt ans ; il est à cette époque élève particulier de Lesueur et ne s’inscrira au Conservatoire qu’en 1826. On peut s’étonner qu’une partition aussi foisonnante, qui contient bien des thèmes qui seront réutilisés plus tard par Berlioz lui-même dans Benvenuto Cellini, la Symphonie fantastique, le Te Deum et le Requiem (sans compter nombre d’ambiances et de couleurs, déjà présentes ici, qu’on retrouvera par exemple dans L’Enfance du Christ), soit l’œuvre d’un jeune musicien dont le bagage musical était si maigre.

De la formation musicale de Berlioz

Ou plutôt, il faut croire qu’en arrivant à Paris, fin 1821, pour en principe effectuer des études de médecine, Berlioz avait une formation musicale bien plus poussée qu’on le dit généralement. Et qu’en quelques mois, à Paris, il put acquérir une telle maîtrise qu’il lui fut possible de composer cette messe, ouvrage d’un jeune musicien qui cherche, qui trouve souvent, qui est plein de cette audace et de cette imagination qui restent aujourd’hui bouleversantes.

Hervé Niquet met la même énergie à diriger la messe de Berlioz que celle de Martini – et les trois solistes et Le Concert spirituel la même énergie à l’interpréter. Rien n’est laissé au hasard : la disposition, on l’a dit, pour se servir au mieux de l’acoustique ; bien sûr l’instrumentarium, fait d’instruments d’époque ; la prononciation (on dit « sanctuss » et non pas « sanctouss ») ; le sens de la dynamique (ah, le crescendo à la fin du « Kyrie » !) et du drame (il n’y a pas contraste plus violent que celui qui fait se télescoper l’« Incarnatus » et le « Crucifixus ») ; les choix musicologiques (Niquet fait entendre la version originale du « Resurrexit », avec un solo éprouvant pour le baryton, passage qui sera ensuite confié au chœur dans la version révisée de cette page dont Berlioz fera fictivement un de ses « envois » de Rome). Manifestement, Niquet est ici plus à l’aise qu’avec la Marche funèbre pour la dernière scène d’Hamlet, du même Berlioz, qu’il avait dirigée en janvier dernier, au Barbican Centre, sur un tempo bousculé.

Cette Messe solennelle a été plusieurs fois enregistrée, notamment par John Eliot Gardiner avec l’Orchestre révolutionnaire et romantique et, sur instruments modernes, par Jean-Paul Pennin. Le concert du 30 juin ayant été enregistré, c’est d’une nouvelle version discographique de cette messe qu’on pourra bientôt disposer, mais aussi d’un premier enregistrement de celle de Martini. Quant à ceux qui n’étaient pas à La Côte-Saint-André l’an dernier, ni à Versailles ce 29 juin, ils pourront retrouver les deux messes et Le Concert Spirituel à Montpellier le 17 juillet prochain dans le cadre du Festival de Radio France et Montpellier Occitanie.

Illustration : Hervé Niquet (photographie Julien Mignot)

Martini : Messe des morts à grand orchestre dédiée aux mânes des compositeurs les plus célèbres ; Berlioz : Messe solennelle. Adriana Gonzalez, soprano ; Julien Behr, ténor ; Andreas Wolf, baryton ; chœur et orchestre du Concert spirituel, dir. Hervé Niquet. Chapelle royale du Château de Versailles, 29 juin 2019.

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