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Critiques / Opéra & Classique

Les Danaïdes à Versailles

par Christian Wasselin

L’opéra de Salieri, qui n’était qu’un titre ou un repère historique, redevient une œuvre vivante.

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Antonio Salieri (1750-1825) fait partie de ces compositeurs difficiles à situer, qui ont composé dans différents pays, ont épousé différents styles et, de plus, sont victimes de toutes les rumeurs. Le fourbe Salieri n’aurait-il pas empoisonné Mozart par jalousie ?

Oublions ces légendes, quand bien même elles formeraient la trame d’une petite tragédie de Pouchkine ou d’un bref opéra de Rimski-Korsakov, et parlons de la musique. Les amoureux de Berlioz, car il faut bien revenir à l’essentiel, savent que dès son arrivée à Paris, en novembre 1821, leur héros s’est précipité à l’Opéra où il vit, notamment, Les Danaïdes de Salieri : « La pompe, l’éclat du spectacle, la masse harmonieuse de l’orchestre et des chœurs, le talent pathétique de Mme Branchu, sa voix extraordinaire (…) me mirent dans un état d’exaltation que je n’essayerai pas de décrire », confesse Berlioz dans ses Mémoires. C’est cet ouvrage alors célèbre mais négligé depuis longtemps, qui vient d’être joué en version de concert dans le merveilleux Opéra royal de Versailles, après une première étape au Theater an der Wien de Vienne et avant une escapade à l’Arsenal de Metz.

Le spectre de Gluck

Né près de Vérone, Salieri s’installe en 1766 à Vienne, où il rencontre Gluck. C’est Gluck, qui lui-même a connu de foudroyants succès à Paris de 1774 à 1779, qui l’encourage à partir tenter sa chance à l’Opéra de Paris, mais moyennant un subterfuge : Les Danaïdes, ouvrage composé sur un livret de Bailli du Roullet et Tschudi, avec les conseils de Gluck, va être présenté à l’Académie royale de musique en 1784 sous le nom de Gluck. Et c’est une fois le succès assuré que Salieri sera annoncé comme étant l’auteur véritable de la partition.

Telle quelle, la musique des Danaïdes évoque il est vrai celle de Gluck, mais un Gluck qui peut paraître, dans les premiers actes, affadi ; la comparaison avec Cherubini (Médée  !) est également cruelle pour Salieri. Il faut dire que l’action est peu propice à de grands débordements dramatiques : elle met en scène Danaüs dont les cinquante filles doivent épouser les cinquante fils d’Égyptus, de manière à sceller la réconciliation des deux frères. Oui mais Danaüs, persuadé qu’il s’agit là d’un piège, exige de ses filles qu’elles tuent leurs époux. Toutes acceptent, sauf Hypermnestre, qui à partir de là se déchire entre la fidélité qu’elle doit à son père et l’amour qu’elle éprouve pour Lyncée.

Chœurs nuptiaux, ballets, musique majestueuse : l’opéra prend son temps pour s’installer, mais peu à peu s’enflamme ; la musique s’agite, la déclamation devient haletante, l’orchestre attrape la fièvre, et les deux derniers actes sont de la dernière énergie (quand bien même, au mépris souverain des bravos, le quatrième s’achève sur un pianissimo abrupt). La toute fin se situe aux enfers : les entrailles de Danaüs sont dévorées par un vautour cependant que les Danaïdes sont condamnées à un supplice éternel (qui consiste, selon certaines traditions, à remplir sans fin un tonneau sans fond). On retrouve là cette violence qu’il y a dans certaines pages de Gluck, d’Orphée à Iphigénie en Tauride, et on comprend que le jeune Berlioz ait été saisi par ces éclats.

Le charme des dissonances

Il faut rappeler que l’orchestre de l’Opéra, à Paris, fut toujours propice aux effets instrumentaux les plus spectaculaires ; il suffit de comparer les partitions de Rameau à celles de Haendel pour s’en convaincre. Salieri à son tour mettra cet atout à profit. Sur la scène de l’Opéra royal de Versailles, on voit ainsi Christophe Rousset à la tête d’un ensemble où l’on compte six premiers violons, six seconds, deux contrebasses, ce qui est raisonnable, mais un grand appareillage de vents dont trois trombones. Le tout permet bien des couleurs, bien des dissonances expressives (dès l’ouverture), cependant que la déclamation vocale épouse l’animation graduelle des passions.

On retrouve des chanteurs comme Tassis Christoyannis, Katia Velletaz, le prometteur Thomas Dollé, le toujours délicat Philippe Talbot, mais c’est le rôle d’Hypermnestre qui s’impose : il est chanté par Judith Van Wanroij avec plus d’engagement que d’emphase, et un souci du chant qui, sans faire d’elle une grande tragédienne, donne de l’assise et de la vigueur à une distribution convaincante.

Un opéra déconcertant, au total, qui peut paraître gourmé dans les premiers actes mais emporte irrésistiblement à partir du quatrième, comme si tout à coup Salieri changeait de manière et s’affranchissait de toute timidité.

Antonio Salieri (photo dr)

Salieri : Les Danaïdes. Judith Van Wanroij, Katia Velletaz, Philippe Talbot, Tassis Christoyannis, Thomas Dollé, les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, Les Talens lyriques, dir. Christophe Rousset. Opéra royal de Versailles, 27 novembre 2013. Prochain concert : le 29 novembre à 20h à l’Arsenal de Metz.

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