Accueil > Le Misanthrope de Molière

Critiques /

Le Misanthrope de Molière

par Gilles Costaz

Une soirée chez les grands bourgeois

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Dans l’entretien accordé à Odile Quirot et figurant dans le programme, Alain Françon se réfère à l’essai de Norbert Elias, La Société de cour. Il dit, à propos de sa mise en scène du Misanthrope (qui arrive à Paris après sa création au théâtre de Carouge, à Genève) combien la pièce de Molière traduit la dépendance des aristocrates face au roi et au rythme des journées passées à tourner autour du monarque. Mais il monte la pièce en costumes modernes – ce pourrait être en 1930 ou en 1950 -, et c’est un tout autre effet que produit le spectacle - c’est assez peu une mise en relief de la société aux temps classiques (comme beaucoup l’ont fait, à commencer par Benno Besson) mais plutôt une mutation de l’œuvre en une comédie bourgeoise où semble se refléter un certain cinéma français d’antan épris d’un élégance compassée. Voilà une soirée chez les riches, si heureux de se trouver charmants qu’ils ne remarquent pas qu’ils sont sans cesse en train de s’ennuyer…
Vestons festonnés, cravates, gilets, corsages chamarrés : une bourgeoisie bien proprette est en scène dans un salon dont l’ordonnancement – plancher géométrique, banquettes sans dossier – rappelle quand même le XVIIe siècle. Quand le ton monte, il n’atteint pas le volume de la fureur. Alceste est bien seul au milieu de ces mondains, et Célimène joue sa carte en calculatrice peu expansive. Gilles Privat en Alceste est surprenant. C’est quand même un clown, ou un comique qui prend là le voile du sérieux. (Voir l’entretien de Dominique Darzacq avec Gilles Privat sur notre site). Du coup, le misanthrope nous apparaît comme un personnage ridicule, nullement de par sa véhémence (comme le voulait naguère Nicolas Bouchaud dans la mise en scène de Jean-François Sivadier), mais parce qu’il est distrait, un peu absent, tendre, trop tendre dans un monde de durs. La composition de Privat est, de ce point de vue-là, neuve, originale, inattendue. C’est un peu Monsieur Hulot égaré chez les petits marquis. Face à lui, Marie Vialle incarne une Célimène froide et volontaire ; elle en élimine la sensibilité et l’emportement, ce qui étonne mais n’est pas inintéressant. Dominique Valadié, se gardant finement de tout éclat, plante avec une fausse douceur rusée les épingles perverses d’Arsinoé. Piere-François Garel en Philinthe, Lola Riccoboni en Eliante et Régis Royer en Oronte ne font pas non plus retentir les décibels. Ils expriment dans la discrétion les roueries de la bonne éducation.
Dans ce Misanthrope tempéré, qu’Alain Françon semble avoir mis en scène dans la demi-mesure, comme pour s’opposer à la tonitruance à la mode, il manque peut-être un peu du coupant qu’a la parole de Molière, mais on y admire le raffinement secret de chaque instant.

Le Misanthrope de Molière, mise en scène d’Alain Françon, assistanat et dramaturgie de David Duaillon, décor de Jacques Gabel, lumières de Joël Hourbeigt, costumes de Marie La Rocca, musique de Marie-Jeanne Séréro, son de Léonard Françon, coiffure et maquillage de Cécile Kretschmar, avec Gilles Privat, Pierre-François Garel, Régis Royer, Marie Vialle, Lola Riccaboni, Dominique Valadié, Pierre-Antoine Dubey, David Casada, Daniel Dupont, David Tuaillon, Joseph Rolandez.

Espace Pierre Cardin (Théâtre de la Ville), tél. : 01 42 74 22 77, jusqu’au 12 octobre. (Durée : 1 h 55).

Photo Jean-Louis Fernandez : Gilles Privat et Marie Vialle.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.