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Critiques / Théâtre

La Double Inconstance de Marivaux

par Gilles Costaz

Amours innocentes et pièges libertins

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Galin Stoev avait naguère mis en scène un très beau Jeu de l’amour et du hasard à la Comédie-Française. A présent qu’il dirige le Théâtre de la Cité à Toulouse, il revient à Marivaux, en montant La Double Inconstance avec une liberté plus grande, dans une volonté évidente de laisser le classicisme loin derrière lui. Il modernise le contexte de la pièce et compose tout un jeu de références avec le monde d’aujourd’hui et notre manière de penser. Marivaux situe sa comédie dans son temps, bien entendu, mais aussi dans une principauté quelque peu imaginaire où le maître des lieux fait régner son ordre social et amoureux. C’est vrai qu’on est à la fois dans la fable et la réalité. Beaucoup de portes s’ouvrent là à l’imagination de la mise en scène. Les deux protagonistes, la jeune Silvia et le mal dégourdi Arlequin, s’aiment mais ils vont être l’un et l’autre poussés à l’infidélité, à la « double inconstance ». Le prince, qui a dissimulé son identité, est amoureux de Silvia et saura la séduire. Arlequin sera troublé par Lisette mais se laissera conquérir par Flaminia, grande manipulatrice au service des intérêts du maître et de ses propres désirs. Tout st bien qui finit bien ? Pas vraiment, puisqu’Arlequin finit sa quête amoureuse en victime plus qu’en triomphateur.
Marivaux est un roi de l’ambiguïté dont on sait depuis longtemps qu’il n’ignore rien de la cruauté blottie sous le charme des être humains (mais on ne le voyait pas ainsi, en son temps). Galin Stoev noircit le trait au plus fort. Il dit s’être souvenu du film de Sovenbergh, Sexe, mensonges et vidéo. Et il semble marqué par les analyses de Michel Foucault (Surveiller et Punir). Il met en place un monde où les puissants observent les petits et tirent méchamment les ficelles de leur innocente vie. Les faibles se laissent prendre au jeu libertin, tandis que les forts s’épanouissent déjà dans une sexualité débridée. On pousse là l’auteur de La Vie de Marianne vers Sade et Laclos, ce qui n’est pas tout à fait nouveau (et reste discutable ; Marivaux pressent et reflète l’évolution des mœurs vers un machiavélisme jouissif mais ne la met pas au premier plan). Au centre du décor est plantée et peut tournoyer une très belle rotonde vitrée. Autour, des ordinateurs et assez de vide pour que circule et file au galop une partie de l’action, surtout celle qui implique les observateurs et les manipulateurs. C’est cependant dans la rotonde, au sol herbu, dans ce climat de jardin saisi comme à la loupe, qu’ont lieu les principales scènes de l’amour et du désamour.
Les allées et venues ne sont pas réglées de façon contraignante. Et tout peut arriver sur les différents points du plateau, ce qui donne au spectacle sa vitesse et sa capacité de surprendre. Les costumes, eux, renvoient aux images de la domination et du désordre amoureux : austérité blanche et noire pour les libertins profiteurs, déshabillés et robe d’apparat pour les blanches colombes. Dans le rôle central de Silvia, Maud Gripon est très variée, changeante et brillante, avec des crises d’ado d’aujourd’hui. En Arlequin (lui, costumé sans fantaisie, dans la simplicité), Thibaut Prigent distille à merveille l’émotion et la tristesse au plus profond du ridicule et de la banalité du personnage. Thibaut Vinçon incarne le prince d’une belle manière féline. Clémentine Verdier donne à Lisette une résonance humaine dure et sèche, d’une façon inhabituelle et convaincante. Mélodie Richard et Léo Bahon sont des anges du mal au jeu malicieusement stéréotypé. A tant d’habileté s’ajoute l’utilisation très virtuose de la vidéo s’inscrivant au sommet de la rotonde et sur des écrans. Mais toute cette beauté froide, cette glaciation quasi politique de l’amour, est-ce encore Marivaux ? Galin Stoev ne s’est-il pas enfermé dans le système répressif qu’il dénonce ?

La Double Inconstance de Marivaux, mise en scène de Galin Stoev, scénographie d’Alban Ho Van, vidéo d’Arié Van Egmond, lumières d’Elsa Revol, son et musique de Joan Cambon, costumes de Bjanka Adzié Ursulov, assistanat de Virginie Ferrere, avec Maud Gripon, Thibaut Prigent, Mélodie Richard, Clémentine Verdier, Thibault Vinçon, Eddy Letexier, Léo Bahon.

Théâtre de la Cité 1 rue Pierre Baudis 31000 Toulouse, 05 34 45 05 05, jusqu’au 22/11. Tournée : Thau, 28-29/11. Brest, 5-6/12. Tarbes, 12-13/12. Reims, 28-30/4. Paris, Odéon-Théâtre de l’Europe, 12/5-6/6. (Durée : 2 h).

Photo Marie Liebig.

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