La Cinquième Symphonie de Mahler à la Philharmonie de Paris

La Cinquième, de l’intérieur

Les concerts consacrés à Mahler sont pléthore, mais certains nous passionnent davantage, tel celui que Myung-Whun Chung vient de consacrer à la Cinquième Symphonie.

La Cinquième, de l'intérieur

MYUNG-WHUN CHUNG, EN 2004-2005, DU TEMPS où il était directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Radio France, avait inscrit à son programme une intégrale des symphonies de Mahler, qui fut hélas privée de la Septième pour cause de grève. Désormais directeur musical honoraire, il revient une fois ou deux par saison à la tête du Philhar ; il revient aussi régulièrement à Mahler, en compagnie de différentes formations, notamment le Philharmonique de Séoul, ce qui nous vaut concerts et enregistrements qui témoignent d’une belle fidélité à un compositeur aujourd’hui parmi les plus fêtés.

Car il est facile, aujourd’hui, de comparer la manière dont différents chefs abordent la musique de Mahler. Aborder signifiant non pas seulement diriger mais aussi appréhender. Notre expérience récente nous a permis d’entendre, à l’Auditorium de la Maison de la radio*, la Sixième Symphonie avec l’Orchestre philharmonique de Radio France sous la direction de Mikko Franck, et Le Chant de la terre en compagnie des Siècles et de François-Xavier Roth. Il y a chez ce dernier une réflexion historique mais aussi esthétique, le choix des instruments d’époque impliquant une sonorité, une perspective, due également à la disposition des instruments sur la scène. Chez Chung, la réflexion est plutôt une méditation intime ; l’Histoire, les conditions d’exécution, les liens avec ceux qui ont précédé Mahler (Berlioz, par exemple), ou avec ses contemporains (Debussy), lui importent peu, alors qu’un Roth, lorsqu’il installe les contrebasses au fond, sur toute la largeur du plateau, se souvient de ce qu’était la musique à Vienne en 1900. Chung, tout imprégné qu’il est de la musique d’un Messiaen, a voulu en interrogeant Mahler résoudre une énigme : « Ses symphonies, même si elles contiennent de nombreux éléments naïfs (folklore, chansons populaires, effets de nature, etc.), sont des partitions d’une grande complexité. Moi qui au départ suis pianiste, j’ai voulu devenir chef d’orchestre pour les diriger », nous avouait-il y a quelque temps.

J’aime le son du cor, le soir, dans le scherzo

C’est ce qui explique cette manière qu’a Chung de se plonger dans la Cinquième Symphonie, qui nous occupe aujourd’hui. L’équilibre sonore est très différent de celui auquel aboutit François-Xavier Roth, on l’a dit (chez Chung, les contrebasses sont regroupées côté cour, et nous sommes privés du dialogue entre les violons I et les violons II, installés côte à côte à gauche du chef), les couleurs ne nous font pas basculer cent vingt ans plus tôt, mais l’Orchestre philharmonique de Radio France, visiblement heureux de retrouver son ancien patron, brille de tous ses feux : la trompette solo qui ouvre la partition (dont l’assurance est aussi essentielle que celle du basson au début du Sacre du printemps), le pupitre des cors, et notamment le premier cor solo (magnifique Antoine Dreyfuss), si présent dans le Scherzo, sont dignes de tous les éloges, de même que le hautbois d’Hélène Villeneuve, ou ce basson goguenard ou encore ce tuba d’une belle matière sans qu’il ait un poids trop écrasant. La salle, bien sûr, joue un rôle déterminant : plus sèche, l’acoustique du Théâtre des Champs-Élysées, est par définition moins enveloppante que celle de la Philharmonie. On peut le mesurer à l’écho qui suit l’accord abrupt qui clôt le Scherzo de la Cinquième (expérience inimaginable après la dernière note du finale, tant les cris intempestifs et les applaudissements qui-ne-peuvent-pas-attendre empêchent la musique de laisser vibrer son ultime respiration).

D’une manière générale, Chung se jette à corps perdu dans la partition, ce qui ne veut pas dire qu’il ne la maîtrise pas. Mais il veut lui faire tout avouer, il veut la mettre à la question. Ce qui signifie aussi qu’il se retient, lui, de prendre parti. Les épisodes typiquement viennois du Scherzo, ainsi, sont peu chaloupés, car Chung y met peu d’intentions qui ne soient pas strictement musicales. A contrario, ce souci de la seule partition (et non pas de son contexte historique ou des influences qu’elle a subies) permet un Adagietto idéal de ligne et d’humeur. Pas de débordement ici, le glissando du début de la reprise est d’une pudeur rare. De la vitalité interne, donc, de la dynamique : la cathédrale de Chung est celle des portails et des arches davantage que celle des chimères qui viennent mêler leurs grimaces à la conversation.

* Ou plutôt de la Maison de la radio et de la musique, comme il convient de dire aujourd’hui, au risque de banaliser l’intitulé d’une maison unique en son genre.

Illustration : Myung-Whun Chung (photo Christophe Fillieule)

Mahler : Symphonie n° 5. Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Myung-Whun Chung. Philharmonie de Paris, 17 mai 2024.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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