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Critiques / Théâtre

La Cerisaie de Tchekhov

par Gilles Costaz

L’aveugle joie de vivre

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Le monde change, et les personnages de La Cerisaie ne le voient pas. Ces femmes et ces hommes nous ressemblent quand nous sommes inconscients, prisonniers de nos habitudes et de nos certitudes. Ils ont toujours connu cette maison, ce « jardin des cerises » (comme on a traduit parfois en français le titre de Tchekhov). Il y ont goûté les plaisirs du jeu, les tourbillons des fêtes, les contraintes heureuses de la vie familiale, la naissance et la mort de l’amour. Et ils ne veulent pas comprendre ou croire que ce plaisant manège s’achève. La famille croule sous les dettes, l’avenir est aux lotissements petits-bourgeois qui détruisent les paradis spacieux des grands bourgeois. Le métayer, un terreux, un terrien que tous ont traité avec condescendance, Loupakhine, va racheter la propriété. Et la danse aveugle de ces doux rêveurs s’arrête, sans que le bandeau qu’ils ont sur les yeux ne tombe tout à fait. En se vidant, la maison passe à une autre époque, à un autre siècle. Le metteur en scène Gilles Bouillon, en s’emparant de la pièce dans la claire traduction de Markowicz et Morvan, dit qu’il s’agit d’une oeuvre dont le personnage central est le temps et, subtilement, détaille le travail du temps creusant secrètement les personnages et modifiant, acte après acte, l’image de cette assemblée aux débats tantôt joyeux tantôt résignés, victime d’un piège qu’elle a elle-même mis en place, qui l’enserre avant de l’expulser.
La belle scénographie de Nathalie Holt place l’action sur la terrasse de la maison. Un tableau représentant certains des personnages enfants est suspendu dans les hauteurs – il tombera au sol. Ce lieu est un lieu de fête : on y boit, on y danse, vêtu des habits les plus chics. Mais l’apparence du lieu, son équilibre se transforment sournoisement. Nine de Montal est une Lioubov de grande allure : elle joue la classe aristocratique dans un beau dosage d’élégance et de fragilité. Autour d’elle, Barbara Probst, Julie Harnois, Coline Fassbind et Emmanuelle Wion jouent dans une riche gamme de nuances leur partition délicate. Thibaut Corrion est un remarquable Loupakhine à la dureté de surface, aux pulsions vives et contradictoires. La collaboration avec l’équipe suisse du théâtre du Passage fonctionne à merveille : Robert Bouvier est un Gaev original et Roger Gendly un Firs égaré et attachant. Xavier Guittet, Etienne Durot et Dorin Argos donnent ce relief un peu rude qui est aussi chez le doux mais complexe Tchekhov. On regrette seulement que l’univers musical et parfois chanté se réfère à trop d’airs connus, renvoie à une Russie culturelle usée par l’exploitation ressassée de ses succès. Encore faut-il une troupe d’un niveau rare pour porter sans efforts apparents un spectacle aussi intériorisé qu’emporté par ses mouvements. Il y a, dans l’emballante soirée dessinée par Gilles Bouillon et son équipe, où les scènes intimes et les scènes de groupe ont la même puissance, le cristal et les brisures du cristal qui sont Tchekhov tout entier.

La Cerisaie d’Anton Tchekhov, traduction
André Markowicz et Françoise Morvan, 
mise en scène de Gilles Bouillon, dramaturgie de Bernard Pico, assistanat à la mise en scène
d’Albane Aubry, scénographie de Nathalie Holt, costumes de Cidalia Da Costa
assistée par Dominique Chauvin, sonore
Julien de Baillod, lumières de
Pascal Di Mito, avec Nine de Montal, Coline Fassbind, Julie Harnois, Barbara Probst, Emmanuelle Wion, Robert Bouvier, Thibaut Corrion, Dorin Dragos, Etienne Durot, Antonin Fadinard, Xavier Guittet, Roger Jendly.

Théâtre de Châtillon, tél. : 01 55 48 06 90, du 7 au 16 janvier, puis en tournée : Albi (20-21 janvier), Périgueux (26-27 janvier), Narbonne (3 et 4 février), Metz (11 et 12 février), Tours (23 février-4 mars), Lattes (10-11 mars). (Durée : 2 h ½).

Photo Guillaume Perret.


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