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Critiques / Opéra & Classique

L’affaire makropoulos de Leoš Janáček

par Jaime Estapà i Argemí

L’immortalité : rêve ou réalité

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Qui n’a jamais rêvé de pouvoir vivre mille ans ? Ou même d’être immortel ? Et pourtant, alors qu’Emilia Marty jouit de ce privilège, elle y renonce seulement (tout est relatif) au bout de trois cents et quelques années de vie. Le livret signé par le compositeur d’après la pièce homonyme de Karel Čapek, ménage à la perfection les effets de surprise. En partant de l’époque actuelle, il prend comme fil conducteur les aléas d’un procès entre les Prus et les Gregor commencé plus d’un siècle auparavant (bravo la vitesse de la justice !) pour remonter le temps.

On découvre alors que la personnalité d’Emilia, ses sentiments les plus profonds se sont fixés lors des premières années de son existence. Tout ce qu’il lui est arrivé par la suite – succès artistiques, amourettes, n’a eu que peu de prise sur elle. Autant dire que chaque jour nouveau ne lui apporte rien et que l’immortalité lui est totalement inutile.

Une mise en scène hors pair signée Patrice Caurier et Moshe Leiser

C’est Katrin Harries qui interprète cette femme, Elina Makropoulos à ses débuts, Emilia Marty à la fin. Elle en traduit les états d’âme à la perfection, lasse de vivre au départ et radieuse à l’idée de sa fin prochaine. L’émission de la soprano, hésitante, et même tremblante au début s’est affermie au moment des révélations finales, lors de sa définitive renonciation à la vie.

Adrian Thompson campe le clerc d’avocat Vítek ; il a la voix juste, précise, métallique, en adéquation avec l’image qu’on se fait de la fonction. John Fanning doué d’une voix veloutée, sonore sans effort apparent, tout à fait impressionnante, caractérise à merveille l’avocat Konetalý. Robert Hayward, impérial dans le rôle de Jaroslav Prus, personnage difforme, obèse, antipathique, est le parfait affreux de l’histoire : il profite de la situation – il détient la formule de la longévité découverte par Hyeronimos Makropoulos, père d’Elina et médecin de l’empereur – pour obtenir les faveurs de la belle immortelle le temps d’une nuit. Le ténor Attila B-Kiss interprète un Albert Gregor nerveux et inquiet, avec une sensibilité à fleur de peau, et exprime d’une voix limpide, sans aucune difficulté, ses craintes fondées sur le verdict attendu. Ses mouvements d’humeur ont contrasté avec la mansuétude de Krista la gentille fille de Vítek, actrice en herbe, qui contre toute attente (sans doute y compris celle de Leoš Janáček) au lieu de brûler la formule convoitée comme le demandent les textes canoniques, l’avale, reprenant à son compte – ou du moins peut-on le supposer – la longévité rejetée par Emilia, mais aussi par avance, les succès de la grande artiste.

Des valises pour trois cents ans de voyages

Que cette petite, mais très conséquente, transgression soit pardonnée à Patrice Caurier et Moshe Leiser tant ils ont proposé une mise en scène inventive et honnête avec le texte et la musique. Elle marquera sans doute désormais de son sceau les futures mises en scène de cet opéra. Il convient aussi d’associer au succès le décorateur Christian Fenouillat qui, économe des moyens en place, a traduit les idées des metteurs en scène en espaces, angles de vue et accessoires efficaces et logiques mais aussi surprenants, car « jamais vus » (cf. « Tosca » Webthea octobre 2008). Au premier acte le bureau de Konetalý est pratiquement vide de tout ameublement mais avec un réduit sur le côté, à peine entrevu, - bravo pour l’éclairage de Christophe Forey - rempli de dossiers. Les coulisses du théâtre au second acte encombrées d’objets hétéroclites, rappellent l’ambiance du pauvre music-hall de « Die blaue Engel » de Joseph von Stenberg (1930). On y voit le soupirant Hauk-Šendorf – Beau Palmer – déguisé en Docteur Caligary et même en torero lors de la sublime exclamation « Vaya gitana ! » (« Quelle gitane ! »), moment inénarrable qui lui rappelle ses anciennes amours avec Eugenia Montez (un des pseudonymes d’Emilia dans le passé). Pour terminer, un espace imprécis –peut être une chambre ou le hall d’un hôtel–, totalement rempli de valises, évoque les trois cents ans de voyages d’Emilia Marty.

L’Orchestre de la Loire magnifia cette nuit merveilleuse, se pliant à toutes les exigences de Mark Shanahan, chef émérite et parfait connaisseur de la musique de Leoš Janáček.

L’affaire Makropoulos est entré au répertoire de l’Opéra de Paris en 2007 (Webthea, mai 2007).

L’affaire Makropoulos Opéra en trois actes, livret de Leoš Janáček d’après la pièce de Karel Čapek. Production d’Angers-Nantes Opéra. Mise en scène de Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors de Christian Fenouillat. Direction musicale de Mark Shanahan. Chanteurs : Adrian Thompson, AtillaB-Kiss, Paola Gardina, John Fanning, Kathryn Harries, Robert Hayward, Linda Ormiston, Guy-Etienne Giot, Robin Trischler, Beau Palmer.

Théâtre Graslin à Nantes les 27, 29 mai, 1, 3, 6 juin

Théâtre le Quai à Angers les 13 et 15 juin 2010.

© Jef Rabillon

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