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Critiques / Théâtre

L’Ile des esclaves de Marivaux

par Gilles Costaz

Une lutte des classes sans lendemain

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On ne monte pas beaucoup L’Ile des esclaves. Parmi les œuvres ouvertement philosophiques de Marivaux, cette pièce est peut-être celle qui cache le moins son débat. Elle maintient fermement sa réflexion au plus fort de ses moments comiques. Sur une île ont échoué deux maîtres et leurs serviteurs. Dans les deux camps, les rescapés sont des deux sexes : un maître et une maîtresse, un valet et une servante. Pour orchestrer les discussions, il y a, sur l’île – heureux hasard -, un magistrat expérimenté (que le spectacle de Jacques Vincey, à Tours, fait jouer par une actrice, Charlotte Ngandeu, excellente). Pour nourrir les discussions, le sujet au programme ne laisse pas de temps mort : il faut que les seigneurs et les esclaves échangent leurs rôles, le temps de voir comment on peut améliorer et repenser les relations entre dominants et dominés.
Comme dans d’autres textes de Marivaux, on frôle la mise en cause révolutionnaire, avant de revenir vite au maintien du système en place. On a juste eu le temps d’avoir peur pour ces malheureux aristos ! La lutte des classes est sans lendemain. Mais rien que la désignation « esclaves » est déjà une critique sociale, de l’attention aux défavorisés. Vincey place les cinq personnages dans un univers cotonneux (en faisant tomber des nuages d’ouate depuis les cintres). Il n’y a plus de frontières dans cet amas de meules blanches où les habits des protagonistes tombent, laissant chacun soit dans une défroque incomplète, soit en sous-vêtements, soit coiffés d’une perruque haute jusqu’au grotesque : la passion de l’apparat n’étant plus qu’une illusion perdue !
Dans le jeu de Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Diane Pasquet et dans la mise en scène il y a ce qu’il faut de trouble, d’ambiguïté, de révolte incertaine. Mais le spectacle n’en reste pas là. Profitant de la brièveté du texte de Marivaux, Jacques Vincey, en compagnie de son dramaturge Camille Dagen, fait parler tous les participants : lui-même, Vincey, s’était exprimé dans un prologue diffusé en voix off ; il y disait combien il est excitant de monter une œuvre qui résiste au metteur en scène et s’éclaire dans le travail avec les acteurs. Ensuite, après la dernière réplique de la pièce, les comédiens viennent conter l’expérience qu’ils vivent en participant à ce spectacle. Tout en restant dans cette symphonie plastique d’un monde où tout est blanc, ils disent leur jeunesse et leur rapport moderne avec les mots classiques de Marivaux. C’est imprévu et plus fouillé que ce qu’on appelle un « bord de scène ». Ce type d’écriture complémentaire ne peut être qu’exceptionnel mais, ici, tout résonne bien dans le va-et-vient entre le jeu et la pensée du jeu.

L’Ile des esclaves de Marivaux, prologue et épilogue de Camille Dagen et Jacques Vincey en collaboration avec les interprètes, mise en scène de Jacques Vincey, collaboration artistique de Camille Mathieu Lorry-Dupuy, lumières de Marie-Christine Soma, costumes de Céline Perrignon, maquilage et perruques de Cécile Kretschmar, son d’Alexandre Meyer, avec Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Charlott Ngandeu, Diane Pasquet, et la voix de Jacques Vincey.

Théâtre Olympia, Centre dramatique de Tours, tél. : 02 47 64 50 50, jusqu’au 5 octobre, puis en tournée en 2020 : Châtellerault, Bellac, Sénart, Orléans, Aubusson. (Durée : 1 h 45).

Photo DR.

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