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Critiques / Théâtre

Je vole... de Jean-Chrisophe Dollé

par Gilles Costaz

La trajectoire mentale d’un tueur philanthrope

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Une réussite absolue ! On pense aux spectacles de Robert Lepage, moins dans l’inspiration que dans la mise en forme très savante dans la reconstruction de l’image et du son. Mais la compagnie f.o.u.i.c n’a pas les mêmes moyens que le Québécois. C’est une petite troupe comme une autre, aidée par différentes structures et surtout animée par la recherche d’une perfection nouvelle. Après Mangez-le si vous voulez !, qui met à mal pas mal de perspectives classiques en s’appuyant sur un récit de Jean Teulé, Jean-Christophe Dollé passe à un texte totalement de son cru, dont le personnage principal est un certain Richard Durn. Le nom est un peu oublié mais la tuerie à laquelle s’adonna ce personnage authentique est restée dans les mémoires : en 2002, il fit feu sur les élus du conseil municipal de Nanterre, abattant huit personnes et en blessant beaucoup d’autres. Le lendemain du massacre, il sauta par la fenêtre du local du quai des Orfèvres où il était interrogé et mourut en tombant sur le sol. La démarche de Dollé peut faire penser au Roberto Zucco de Koltès, auquel la pièce fait d’ailleurs allusion, mais Dollé ne modifie pas le nom (Koltès changea Succo en Zucco) et écrit dans une langue et selon une structure tout à fait différentes.
Je vole…et le reste je le dirai aux ombres imagine ce qui se passa dans le cerveau du tueur au moment où il s’écrasa, c’est-à-dire les souvenirs qui ont pu surgir en désordre dans ses derniers moments de conscience, le temps d’une ultime seconde de vie. Une série de séquences l’évoquent fasciné par les armes, vivant difficilement avec sa mère, faisant des rencontres de hasard et se consacrant à une existence paradoxale faite d’action humanitaire en Bosnie et d’admiration pour des criminels comme l’Israélien Baruch Goldstein (l’assassin de nombreux Palestiniens à Hébron, en 1994). Mais il n’est jamais sur scène, il est invisible. Il n’a droit qu’à une existence d’absent, de fantôme. Les personnages et une voix off parlent de lui, les scènes représentent des moments qu’il a pu vivre mais il est en creux. La cage de verre qui occupe la partie droite de la scène est son cortex : toutes les actions naissent de là, mais Richard Dunn n’a pas de présence physique.
Sur le plateau il y a en fait deux cages de verre, puisqu’une cabine téléphonique des années 2000, côté jardin également, n’est pas sans importance. D’autres éléments, qui changent selon l’action, interviennent côté cour. Le spectacle est, en effet, d’une extrême mobilité, au rythme de scènes courtes, comme hachées, parfois décalées vers l’irréel avec de petites touches de magie (un papier, un objet qui s’envolent), et grâce à la stupéfiante capacité de transformation des comédiens. Clotilde Morgièvre, Julien Derivaz et Jean-Christophe Dollé parviennent à être constamment différents, en sautant d’un rôle d’une certaine densité à un rôle fugitif, et vice-versa. La trajectoire mentale d’un meurtrier qui s’est cru philanthrope est le cœur, le moteur, la poutre maîtresse du spectacle. Mais la fascination vient aussi de la méticulosité de la facture, de la mise en scènes et en images maniaques, si complexe qu’on craint toujours le déséquilibre. Il y a toujours chez Dollé et Morgièvre ce désir de créer le vertige, de l’affronter et de le dominer, dans une démarche aussi esthétique que politique. Leur langage théâtral est exceptionnel à l’intérieur de la création française.

Je vole… et le reste je le dirai aux ombres de Jean-Christophe Dollé, mise en scène de Clotilde Morgièvre et Jean-Christophe Dollé assistés de Leïla Moguez, scénographie et costumes de Marie Hervé, magie d’Arthur Chavaudret, lumières de Cyril Hamès, son de Soizic Tietto, musiques du collectif NOE, avec Jean-Christophe Dollé, Julien Derivaz et Clotilde Morgièvre.

Festival d’Avignon off : Les Gémeaux, 10 h, tél. : 09 87 78 05 58, jusqu’au 28 juillet. (Durée : 1 h 25). Mangez-le si vous voulez ! d’après Jean Teulé est donné dans la même salle à 11 h 50.

Photo C. Lemasson.

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