Franck par deux fois (2)

Après Hulda, voici venir César Franck selon Les Siècles. Ou comment redonner de l’énergie à des partitions un peu lustrées par le temps.

Franck par deux fois (2)

L’UN DES MOYENS DE SE METTRE À LA RECHERCHE non pas du temps perdu mais de ce qu’on appelle « le son français », c’est de ne manquer aucun des concerts donnés par Les Siècles, l’orchestre fondé par François-Xavier Roth qui choisit avec soin son instrumentarium avant d’aborder chacune des œuvres inscrites à ses programmes. À moins bien sûr que ce fameux « son français » soit une fiction ou une vue de l’esprit, le son d’un Rameau n’étant pas précisément celui d’un Chausson ou d’un Ravel. Mais c’est là un autre débat.

Si l’on part du principe que César Franck (1822-1890) fait partie des compositeurs qui ont ranimé la musique instrumentale française après la guerre franco-prussienne, le concert donné par Les Siècles à la Philharmonie de Paris, le lendemain d’Hulda au Théâtre des Champs-Élysées, avait quelque chose d’éclairant et de captivant. En cinq partitions nous était offert en effet l’essentiel de la musique orchestrale de Franck, soit quatre poèmes symphoniques (auquel aurait pu s’ajouter Ce qu’on entend sur la montagne, partition de jeunesse antérieure au poème symphonique de Liszt qui porte le même titre) et la célèbre Symphonie en ré mineur qui fait partie de ce bouquet de symphonies composé par les musiciens français à la bascule du XIXe et du XXe siècle.

Tout commence par Le Chasseur maudit, et c’est une vraie révélation : avec un effectif qui n’a rien de démesuré (les premiers violons par 12), François-Xavier Roth habite le vaste espace de la Philharmonie en donnant la vie à un paysage sonore d’un relief saisissant, les cors lançant tour à tour leur fanfare, une cloche résonnant à l’autre bout du plateau. On songe tout à coup à cet autre paysage qu’est le prélude du troisième acte de Tosca

Éloge de la clarté

La suite est dirigée d’une manière incisive, implacable, et balaye tous les préjugés qu’on pourrait avoir sur le côté pâteux de l’orchestre de Franck. Le relatif statisme des Éolides n’atteint pas le même degré d’éloquence, puis viennent deux partitions avec piano principal, manière pour le compositeur de fondre le genre du poème symphonique et celui du concerto. Aux Djinns, d’après Victor Hugo, on préférera les Variations symphoniques, avec un orchestre allégé (les trombones, le tuba et deux des quatre bassons quittent la scène) et cette page rêveuse qui précède la toute fin, allègre, printanière, laquelle n’est pas sans rappeler, singulièrement, la délicieuse chanson de Charles Trenet Mam’zelle Clio.

Bertrand Chamayou, fidélité historique oblige, se trouve ici devant un piano Pleyel de 1905 particulièrement clair, délié, articulé, qui rend justice à l’écriture de Franck et permet de jouer avec l’orchestre sans jamais se laisser engloutir par lui. En bis, une Danse lente tardive (1885) nous révèle un Franck doux, mélancolique, allusif, loin des grands échafaudages du Prélude, choral et fugue.

Au cours de la seconde partie du concert, la Symphonie de Franck prend ici un nouveau visage, tout comme Le Chasseur maudit avait frappé notre imagination. La disposition des cordes (avec les violons de part et d’autre du chef), le timbre particulièrement chaleureux du cor anglais, la clarté des cuivres qui à certains moments évoqueraient les grandes périodes brucknériennes (Franck et Bruckner étaient l’un et l’autre organistes), tout est mis en œuvre pour que la clarté de la sonorité soit au service de l’intelligence de la construction, et inversement.

Au fait, César Franck était-il un compositeur romantique ? Encore un débat sans fin, qui nécessiterait d’abord de définir le mot romantique, tâche ardue entre toutes ! On se félicitera cependant que le Palazzetto Bru Zane, dans le cadre de la neuvième édition de son festival, ait contribué à nous faire assister à un concert d’un tel éclat.

Illustration : François-Xavier Roth (photographie Holger Talinski)

César Franck : Le Chasseur maudit, Les Éolides, Les Djinns, Variations symphoniques, Symphonie en ré mineur. Bertrand Chamayou, piano ; Les Siècles, dir. François-Xavier Roth. Philharmonie de Paris, 2 juin 2022.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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