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Critiques / Opéra & Classique

ELEKTRA de Richard Strauss

par Jaime Estapà i Argemí

Du jamais vu ni entendu au Liceu de Barcelone

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Ce 5 décembre 2016, le grand « Teatre del Liceu » a vécu une nuit inoubliable. Tous les artistes sur scène, comme ceux de la fosse, sans exception, ont donné le meilleur d’eux-mêmes, et le public l’a bien senti. Le succès a donc été total et ce malgré le fait que la sublime musique de Richard Strauss, n’est pas en principe le premier choix de l’habitué du Liceu.

Car en définitive, c’est lui qui peut bouder une production –et ce soir aucun fauteuil n’était vide-, lui qui décide d’applaudir à la fin de la représentation- les applaudissements sincères, généreux et enthousiastes ont été au rendez-vous-, lui qui dit du bien ou du mal de la soirée, ou pire encore, n’en dit rien du tout à la sortie du spectacle. Une fois le rideau définitivement baissé –après maints rappels- les commentaires passionnés ont enflammé les couloirs, le hall d’entrée et même la Rambla barcelonaise.

Evelyn Herlitzius, une Elektra sublime
Ce fut, bien entendu, le grand triomphe d’Evelyn Herlitzius dans le rôle-titre. L’attitude de l’artiste, muette à son entrée sur scène a installé le caractère intransigeant du personnage. Le public, d’un seul coup, a été définitivement conquis. Et dès l’instant où elle a commencé à évoquer dans un solo déchirant la trahison de sa mère lors du retour de son père de la guerre de Troie –convention théâtrale oblige- avec des accents tendus, suppliants et puissants, le public a réalisé qu’il était témoin d’une soirée d’exception.

Son dialogue avec sa sœur Chrysothemis a marqué une transition. Le public a-t-il reconnu Adrianne Pieczonka, l’impressionnante Elisabeth de l’exceptionnel « Don Carlos » mis en scène par Peter Konwitschny, vu ici même (voir W.T. du 13 février 2007) ? Dans ce dialogue, Elektra tente de convertir sa sœur Chrysothemis à sa cause : se venger de leur mère, meurtrière de son mari Agamemnon. Malgré tous les efforts d’Elektra, émotionnels et rhétoriques, l’ainée ne parvient pas à convaincre sa jeune sœur.

La confrontation d’Elektra et de Klytämnestra, la mère, a tourné par contre, en faveur d’Elektra : ses accents sont redevenus brusques, durs et vindicatifs. L’interprétation vocale, convaincante, de Waltraud Meier, et en particulier l’utilisation très adroite de sa voix quelque peu fatiguée, incitant à la clémence, n’a pas fait chanceler la rage de l’héroïne ni sa volonté de vengeance.

Elektra est finalement apaisée par l’arrivée de son frère Oreste, de retour de la guerre de Troie, après une absence de plus de dix ans. Alan Held, impérial dans ce rôle de frère tant espéré, a su trouver des accents fermes et rassurants. Sa rapide compréhension de la situation, son accord donné au matricide de la meurtrière, délivrent sa sœur de son angoisse ancienne. Le ténor a exprimé toute une gamme de sentiments grâce à une totale maîtrise du phrasé et d’une remarquable présence sur scène. Cerise sur le gâteau, Oreste est arrivé accompagné par son précepteur, Franz Mazura, –à plus de 90 ans !-, une présence de poids que les servantes du palais, et une partie du public, ont aussitôt reconnu avec admiration.

Una fois la vengeance accomplie, Elektra s’est lancée dans une danse macabre, accompagnée d’un chant ni cohérent ni contrôlé en apparence, mais vocalement parfait, témoignant d’une folle jouissance hystérique. Et c’est un public en extase qui a accueilli cette fin d’opéra, étonné d’avoir été subjugué pendant plus d’une heure et demi par les faits et gestes extravagants d’Elektra et de son étrange famille.

Au dire de Vincent Huguet, qui a repris la mise en scène de Patrice Chéreau, le metteur en scène aurait voulu redonner au personnage de Klytämnestra une image plus positive que celle de l’épouse infidèle et meurtrière. Après tout son mari avait sacrifié leur fille Iphigénie pour obtenir des dieux des vents favorables à fin de pouvoir aller détruire Troie. En particulier, le metteur en scène a demandé à Waltraud Meier de plaider explicitement auprès de sa fille sa sincérité, sa bonne foi. Certes les attitudes et les arguments développés par la mère auraient pu convaincre sa fille, comme ils semblent avoir convaincu Patrice Chéreau. Cela tombait particulièrement bien, car cette vision des choses justifiait la relative faiblesse des accents de la cantatrice.

Cette question mise à part, bien que centrale dans l’idée de Patrice Chéreau, il en est resté une mise en scène très lisible, travaillée avec soin et avec goût, où chaque personnage sur scène a été bien ciselé, fût-il important ou secondaire. La reprise par Vincent Huguet a été effectuée avec humilité, finesse et intelligence. Le décor de Richard Peduzzi, d’une rare sobriété et très élégant, a beaucoup contribué à créer une ambiance familiale et inquiétante à la fois.

Un orchestre transfiguré.
Emporté par l’action, par la qualité du chant, par la musique émouvante aussi, l’orchestre du Liceu s’est proprement transfiguré. Le temps d’une soirée il a quitté les accents méditerranéens des auteurs italiens, où il excelle, pour en épouser avec beaucoup de science, d’autres qui parlaient de la même Méditerranée historique et géographique, mais qui ne rimaient pas ce soir-là de la même façon avec le soleil du sud, totalement absent de la Grèce de Richard Strauss. Un grand bravo à la fosse et à son directeur Josep Pons.

Elektra de Richard Strauss. Livret d’Hugo von Hofmannsthal. Coroduction Gran Teatre del Liceu, Teatro alla Scala (Milano), Metropolitan Opera House (New York), Festival d’Aix-en-Provence, Staatsoper Unter den Linden (Berlin) et Finnish National Oper (Hèlsinki). Mise en scène de Patrice Chéreau, reprise par Vincent Huguet. Décors de Richard Peduzzzi. Direction musicale de Josep Pons. Chanteurs : Waltraud Meier, Evelyn Herlitzius, Adrianne Pieczonka, Thomas Randle, Alan Held, Franz Mazura, Renate Behle et autres.

Gran Teatre del Liceu les 7, 11, 15, 19 et 23 décembre 2016.
http://www.liceubarcelona.com exploitation liceubarcelona.cat
Téléphone 902 53 33 53 +34 93 274 64 11 (International)

Photos Antoni Bofill

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