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Critiques / Opéra & Classique

Die tote Stadt - La ville morte d’Erich Wolfgang Korngold

par Jaime Estapà i Argemí

Eros et Thanatos ou Bruges en rouge et noir

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S’il est vrai que de nombreux personnages meurent à l’opéra, il est très rare en revanche qu’un opéra fasse de la mort son principal sujet. Die tote Stadt - La ville morte d’Erich Wolfgang Korngold pose la question, angoissante de l’omniprésence de Marie, une femme morte, dans les pensées de Paul son mari, au point de l’envahir et de bloquer complètement sa vie. Après une longue lutte contre lui-même, aidé bien malgré lui par Franck son ami et par Marietta, une danseuse rencontrée par hasard dans la rue qui ressemble à Marie comme un sosie il décide dans la douleur de revenir parmi les vivants.

« A Bruges, tous les jours ont l’air de la Toussaint » selon Georges Rodenbach, l’auteur du roman dont s’est inspiré le compositeur. Celui-ci accorde beaucoup d’importance au parallèle entre le coté morne et sombre de Bruges la « ville morte », la "ville musée" confite en dévotions, et la vision dépressive du veuf tourné vers son passé. Pourtant contrastant avec la noirceur, la tristesse de Bruges la bigote, s’exprime une vie pleine de joie, libertine, érotique, symbolisée par Marietta - danseuse vêtue de rouge - et sa troupe sympathique et farfelue. L’orchestre luxuriant accompagne cette force vitale. Paul est écartelé entre la fidélité à son amour mort et son attirance sexuelle pour Marietta, entre le passé et l’avenir, la mort et la vie. Sa douleur est accentuée, alimentée par la culpabilité, la censure que la religion fait peser sur lui.

Une mise en scène bien étrange

A la différence de la mise en scène de Willy Decker (voir Webthea des 9 mai 2006 et 19 octobre 2009) qui découpe la scène en profondeur sur deux ou trois plans, Philipp Himmelmann a choisi de tout représenter sur un seul plan –dans un décor de Raimund Bauer- avec six cases identiques (trois cases en ligne sur deux niveaux) étanches entre elles, où il a placé ses acteurs principaux sans qu’aucun d’eux ne se trouve jamais dans la même case qu’un autre. Cela a sans doute demandé beaucoup de travail : bien que ne se voyant pas, la coordination des gestes des acteurs est parfaite. Mais cela a sans doute aussi autorisé les postures osées de Marietta et Paul, qui auraient peut-être été plus difficiles à interpréter si les acteurs avaient joué l’un près de l’autre. On peut remarquer par ailleurs que la mise en scène a éliminé pratiquement tout symbole religieux dans ce décor (procession, croix, chasubles..).

Le fait que la représentation soit présentée en continu – deux heures et demi- aide à maintenir l’intensité de l’émotion, mais la puissance de l’orchestre et des voix étaient telles que les coupures canoniques entre les trois actes auraient été les bienvenues, et ce d’autant plus que le compositeur avait prévu en début de chaque acte une introduction orchestrale suffisante pour que le public puisse se raccrocher à l’histoire sans difficulté.

L’enchantement dans la fosse et la scène

La dimension considérable de l’orchestre et la variété des instruments utilisés - Erich Wolfgang Korngold fut un orchestrateur sans pareil - ont produit des combinaisons de timbres inouïes et, si le compositeur est resté fidèle à la musique tonale il ne s’est pas privé d’inclure dans la partition des dissonances afin d’illustrer le désarroi de Paul ou l’agacement de Marietta. Sous la direction de Daniel Klajner, lors de la dernière représentation, l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, débordant d’énergie, sans pathos excessif et respectueux de la partition, un peu brouillon peut être par moments, a magnifié efficacement les doutes et les certitudes des personnages.

Le public a salué par une salve d’applaudissements nourris le travail vocal et dramatique de Michael Hendrick dont l’émission puissante et généreuse a été un gage de vitalité du pauvre veuf mais dont le timbre quelque peu obscur a su exprimer cependant la détresse du personnage. Tout à l’opposé la soprano finlandaise Helene Juntunen –Marie et Marietta- dont le timbre lumineux et la facilité étonnante à passer du registre lyrique au tragique ont fait de ses deux personnages, des atouts considérables. Thomas Oliemans–Franck a tiré son épingle du jeu avec élégance ainsi que tous les acteurs de la troupe de Marietta. Seule Nadine Weissmann a peiné quelque peu dans sa tâche, en particulier au début du premier acte.

Die tote Stadt opéra en trois actes, livret de Paul Schott d’après le roman « Bruges-la-morte » de Georges Rodenbach. Production de l’Opéra de Nancy. Mise en scène de Philipp Himmelmann. Décors de Raimund Bauer. Direction musicale de Daniel Klajner. Chanteurs : Michael Hendrick, Helena Juntunen, Thomas Oliemans, Nadine Weissmann, André Morsch, André Post, Aurore Ugolin, Yuree Jang, Alexander Swan. Opéra de Nancy les 9, 12, 14, 16 et 18 mai 2010.

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