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Critiques / Opéra & Classique

Die Tote Stadt

par Jaime Estapà i Argemí

Une histoire de cauchemar dans un décor de rêve

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Die Tote Stadt créé simultanément à Cologne et à Hambourg en 1920 (Eric Wolfgang Korngold avait alors 23 ans), connut un succès immédiat et retentissant. L’opéra fut largement représenté pendant la décennie qui suivit sa création mais son interdiction par les nazis et l’avènement de la deuxième Guerre Mondiale freinèrent totalement sa carrière. Comme tant d’autres opéras de cette période il ne fut pas repris à la fin de la guerre et ce fut seulement en 1975 que le New York Opera House le sortit de l’oubli. Depuis, les diverses mises en scène dont il fut l’objet remportèrent un succès considérable : sa musique brillante sert à merveille les qualités d’un ténor et d’une soprano.

Ampleur de l’orchestration, lyrisme des mélodies

Die Tote Stadt est tiré du roman de Charles Rodenbach Bruges la morte (1893), mais l’accent mis sur les situations dramatiques, l’ampleur de l’orchestration et le lyrisme des mélodies, contrastent avec l’atmosphère grise, intimiste et mélancolique de cette oeuvre. Paul, veuf depuis cinq ans, a fixé sa résidence à Bruges car l’ambiance sévère de la ville lui sert à perpétuer son deuil. Il rencontre par hasard Marietta, une danseuse, sosie de son ancienne épouse, mais devant la réticence de la jeune femme à jouer le rôle passif du sosie de la morte, il la tue. La scène finale, introduite par le librettiste Paul Schott (pseudonyme de Julius Korngold, le propre père de Eric Wolfgang) qui transforme l’assassinat de la jeune danseuse du roman, en un cauchemar du veuf éploré, éloigne définitivement l’opéra de l’œuvre de Charles Rodenbach.

Le décor en deux plans de Wolfgang Gussmann facilite la compréhension des moments oniriques de l’œuvre et sert grandement d’appui à la mise en scène de Willy Decker qui a tout du grand spectacle, même si le ballet de Robert le Diable en est gommé. Le symbole de la croix, par exemple, généralement délicat à montrer sur une scène de théâtre, est ici habilement utilisé, et la procession du 3e acte, esthétisante et grotesque, tient à la fois de Fellini et de Buñuel.

Lors de la représentation du 4 mai dernier à Barcelone l’orchestre dirigé par Sebastian Weigle fut discret tant il s’intégra à l’histoire. Dire qu’on ne l’entendit même pas malgré la grande quantité de décibels déversés est l’éloge maximum que l’on puisse lui faire.

Des phrases bien appuyées, des aigus renforcés et un legato élégant

Au début Susan Anthony - Marietta/Marie - ne sembla pas très à l’aise, empêtrée dans une gestuelle excessive. Sa voix en pâtit et elle chanta même le célèbre air de Marietta la gorge serrée. Elle améliora sa performance dans le rôle de Marie à la fin du 1er acte - les effets de sonorisation, y étaient sans doute pour quelque chose - mais ce fut au 2e acte, lorsque le personnage devient dominateur, qu’elle libéra son jeu et sa voix au cours du violent duo avec Paul. Bien installée sur la scène à partir de ce moment-là et malgré un accoutrement difficile à assumer (chauve, pieds nus, et en tenue légère) elle retrouva des phrases bien appuyées, des aigus renforcés et un legato élégant et totalement maîtrisé. Elle brilla ainsi d’un bel éclat jusqu’à la mort du personnage rêvé par Paul. Malheureusement, tout à la fin du 3e acte, au réveil de Paul, son jeu et sa voix redevinrent l’espace d’un instant ce qu’ils avaient été au début du 1er acte : faux.

Tour à tour convaincant et décevant

Trosten Kerl - Paul - peina à atteindre le registre grave, et son rubato excessif semblait traduire une fatigue vocale au début, mais malgré une émission quelque peu gutturale et un timbre de voix plutôt blanc, il arriva à rendre crédible l’inconsolable veuf. Il se montra convaincant à partir du 2e acte avant de retomber dans une certaine léthargie lors de la scène finale, et la reprise du Mariettas Lied en particulier manqua grandement de musicalité.

Bo Skovhus - Frank/Fritz/Pierrot - se montra plutôt bon dans le rôle de Frank - cet ami de Paul totalement absent du roman de C.Rodenbach - mais en revanche décevant dans le superbe air de Fritz qu’il réduisit à une succession de notes très peu liées entre elles. Julia Juon - Brigitta - servit le rôle de la bonne, dévote et dévouée, de sa voix puissante. Le reste de la distribution et les chœurs - dirigés par José Luis Basso - contribuèrent efficacement au succès de la soirée.

Die Tote Stadt, opéra en trois actes, livret de Paul Schott - pseudonyme de Julius Korngold - et fondé sur le roman de Charles Rodenbach La Ville morte. Coproduction du Gran Teatre del Liceu, Festival de Salzburg, Staatsoper de Vienne et du Nederlandse Opera. Mise en scène de Willy Decker, chorégraphies de Athol Farmer, Décors de Wolfgang Gussmann. Direction musicale de Sebastian Weigle. Chanteurs : Trosten Kerl, Susan Anthony, Bo Skovhus, Julia Juon, Begoña Alberdi, Marisa Martins, Francisco Vas, Francesc Garrigosa et Roberto Miguel, Gran Teatre del Liceu les 12, 18, 20, 22, 24, 26, 30 avril et les 4, 6 et 8 mai 2006.

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