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Critiques / Théâtre

Certaines n’avaient jamais vu la mer d’après Julie Otsuka

par Gilles Costaz

La pleine lumière du théâtre sur une tragédie voilée par l’Histoire

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Années 20 : un grand nombre de femmes japonaises quittent leur pays pour rejoindre des hommes qui les attendent en Californie. Elles vont se marier, connaître une vie de rêve ! Mais, quand elles descendent du bateau, elles ne sont que des objets de plaisir pour les Japonais exilés qui les ont appelées et vont n’être que des bêtes de travail pour les familles américaines qui les utilisent. Le temps passant, la vie s’harmonise, pourtant. Ces femmes montrent leurs qualités, participent à la vie du pays, deviennent américaines. Années 40 : c’est le retour de bâton. Attaqués par le Japon à Pearl Harbour, les Etats-Unis décident de mettre en cage tout ce qui a une apparence japonaise. Les forces de police embarquent hommes, femmes, enfants d’origine nippone – pourtant citoyens américains – et les déportent dans des camps de concentration au Nevada et ailleurs. Leur vie est totalement détruite.
Cette terrible histoire – celle d’un double écrasement, d’une exploitation conclue par une exclusion sans pitié – aurait eu peu d’échos si la romancière Julie Otsuka, issue de ces groupes malheureux, n’avait écrit en 2011 une fiction parfaitement documentée, Certaines n’avaient jamais vu la mer, dont le retentissement fut considérable (la version française a obtenu le prix Fémina étranger en 2012). Pouvait-on en faire une pièce de théâtre ? C’est ce qu’a entrepris Richard Brunel. Son spectacle présenté au dernier festival d’Avignon tourne actuellement en France, et devrait effectuer une tournée plus importante l’an prochain. C’est une grande réussite.
L’histoire est contée de façon chronologique. Les lieux changent grâce à la mise en place d’éléments de décor sur chariot et à l’intervention d’images et d’élément sonores. Ainsi, dans un mouvement des êtres et des lieux, le temps s’écoule. Ces femmes humiliées trouvent leur place, les couples et les familles vieillissent et ont des activités heureuses. Jusqu’à ce que la propagande crache ses mensonges et que les maisons soient vidées de leurs habitants et de leurs traces. Il ne reste plus sur scène qu’une bourgeoise américaine affolée par la disparition de toute une humanité généreuse : ce court rôle est tenu par Natalie Dessay, qui fait admirablement passer l’émotion à travers la banalité des personnes ordinaires.
C’est un très grand spectacle où Richard Brunel a su représenter le passage du temps d’une manière visuelle et dramatique fascinante. Il a aussi réussi une chose très rare : faire vivre un récit théâtral à la première personne du pluriel. C’est le nous qui nous parle, c’est le collectif qui nous touche sans que les personnages, fort bien joués par des acteurs de différentes origines, cessent d’être vrais et individualisés. « Nous », disent toutes ces femmes qui nous emportent dans les vagues de leur destin. Et le spectateur, bouleversé, s’identifie à la fois à une communauté et à chaque solitude.

Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, Adapté du roman The Buddha in the Attic (édition française, Phébus, 201É). texte de Julie Otsuka, traduction française de Carine Chichereau.
Adaptation et mise en scène Richard Brunel

Dramaturgie Catherine Ailloud-Nicolas
Scénographie Anouk dell’Aiera
Costumes Benjamin Moreau
Son et musique originale Antoine Richard
Lumières Laurent Castaingt
Vidéo Jérémie Scheilder

Assistante à la mise en scène Pauline Ringeade
avec
Simon Alopé - Mélanie Bourgeois - Youjin Choi - Yuika Hokama - Mike Nguyen - Ely Penh Linh-Dan Pham - Chloé Réjon - Alyzée Soudet - Kyoko Takenaka - Haïni Wang - Natalie Dessay .

La Manufacture des œillets, théâtre des Quartiers d’Ivry, 01 43 90 11 11, jusqu’au 25 janvier. Puis à la Comédie de Valence, du 30 janvier au 2 février, et au Théâtre Dijon-Bourgogne, Dijon, du 13 au 15 mars.

Photo Jean-Louis Fernandez.

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