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Critiques / Opéra & Classique

Carmen de Georges Bizet

par Jaime Estapà i Argemí

Une histoire bien espagnole

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Carmen est sans nul doute un des personnages de fiction les plus populaires en France. La petite gitane -mi prostituée, mi contrebandière- se montre spontanée et sincère lorsqu’elle tombe amoureuse. Son inconstance cependant provoque au terme de l’histoire sa propre mort et celle de Don José l’amant délaissé qui n’a pas compris, et encore moins accepté, sa frivolité. Un personnage féminin complexe, des contrebandiers hors-la-loi, dans une Espagne noire où la violence légale de l’armée affronte la brutalité structurée de la « corrida », voilà autant d’éléments qui se prêtent à des situations, irréelles sans doute, mais riches en possibles rebondissements dramatiques.

Or, tout est parti d’une histoire vraie : un militaire, simple soldat, poussé par la jalousie, tue sa compagne, une gitane. Il est exécuté. La gitane le trompait avec un « picador », personnage secondaire dans la « cuadrilla » d’un matador. C’est Doña María Manuela de Montijo, la mère de l’Impératrice Eugénie, qui a raconté ce fait divers à Prosper Mérimée, grand amoureux de l’Espagne. Ce dernier s’en est inspiré pour écrire la nouvelle intitulée Carmen (1847) du nom imaginé de la gitane. Par la suite le jeune et brillant compositeur Georges Bizet s’est emparé du récit pour en faire un opéra. Entre-temps certains personnages ont pris du galon : le pauvre soldat est devenu brigadier et le picador matador.

Un metteur en scène controversé, une œuvre sulfureuse

Il n’est pas étonnant que les turbulents personnages, la noirceur du récit et le succès de l’opéra, jamais démenti depuis sa sortie à la salle Favart en 1875, aient intéressé l’homme de théâtre qu’était déjà Calixto Bieito en 1999, même s’il était alors néophyte ou presque dans la discipline lyrique.

Après les mises en scène de Un Ballo in maschera et de Don Giovanni guère appréciées des Barcelonais, le Liceu a remis au programme le controversé Calixto Bieito et le public a reconnu, cette fois quasiment sans hostilité, le travail de l’ « enfant terrible », jugé bien plus acceptable aujourd’hui, Sans bien se rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’un travail récent mais d’une réalisation de jeunesse.

Calixto Bieito a concocté cette mise en scène pour le Festival de Perelada, avec son théâtre en plein air et des limitations logistiques évidentes. Se passant des décors traditionnels il a transformé la caserne sévillane en un terrain d’entraînement de la Légion espagnole, et la taverne de Lilas Pastia en un espace de célébration du type « botellón » (grosse bouteille contenant des liquides indéfinis, devenue point central de rencontres entre jeunes dans un lieu public). Il a changé la montagne des contrebandiers en un terrain vague, lieu de commerces et de trafics en tout genre organisés par des gitans en cylindrées Mercedes. Il a transporté le quatrième acte, dans un monde irréel, onirique, lyrique et violent à la fois. In fine, une mise en scène plus fidèle au texte original que celle de Martin Kusej , vue au Châtelet en 2007, et sans doute moins universelle que celle présentée à l’Opéra Comique en 2009.

María José Montiel : une Carmen d’exception

Le 8 octobre la mezzo madrilène María José Montiel a été éblouissante. Elle a exprimé le caractère complexe de son héroïne beaucoup plus par la qualité de son chant que par la provocation du geste imposé par le metteur en scène. Son timbre obscur a souligné l’aspect mystérieux de la gitane, la précision de son chant le caractère bien trempé du personnage. Sa ductilité vocale a traduit l’obsession de Carmen pour le désir de conduire sa vie sur des voies non tracées à l’avance. Sa maîtrise des transitions entre le fortissimo et le piano, a montré la capacité d’adaptation du personnage aux circonstances à tout instant ; par son émission puissante María José Montiel a mis en relief la capacité de Carmen à tenir tête à la violence des chefs de bande – Remendado et Dancaïre magistralement interprétés par Francisco Vas et Marc Canturri- privilégiant par moments, et contre leurs intérêts, l’amour aux affaires. Finalement c’est par l’ensemble bien dosé de toutes ces caractéristiques vocales et par sa présence en scène, que María José Montiel a transmis au public la sensualité et le pouvoir de séduction de la célèbre gitane.

A ses côtés Germán Villar a campé un Don José correct, retenu, hésitant même par moments ; il a montré puissance et expression justes lors du dernier acte. Ainhoa Garmendia a été une Micaëla – la fiancée du brigadier- pas aussi fragile qu’on la dépeint souvent, allant même jusqu’à faire un bras d’honneur à Carmen (réprouvé par le public !) à la fin du troisième acte lorsqu’elle rentre avec Don José dans leur village du pays basque. Àngel Òdena a revêtu le « traje de luces » (« costume de lumières ») du torero Escamillo pour interpréter avec brio les convictions héroïques et lyriques du personnage. Eliana Bayón –Frasquita- et Itxaro Mentxaka –Mercedes- ont complété avec panache la distribution féminine, alors que Josep Ribot –Zuniga- et Alex Santmartí –Morales- ont été très convaincants dans leurs rôles de militaires (ici des légionnaires) à la caserne.

Le chœur du Liceu –José Luis Basso- s’est montré à cette occasion bien au dessus du niveau habituel. Le chœur des enfants – totalement constitué de petites filles - a aussi mérité les applaudissements du public.

L’orchestre du Liceu, superbement dirigé par Marc Piollet, a bien joué son rôle lors de l’ouverture et des passages symphoniques ; pour le reste il s’est limité à soutenir les chanteurs avec une grande efficacité.

Jaime Estapà i Argemí

Carmen , opéra comique en quatre actes de Georges Bizet, livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy d’après la nouvelle homonyme de Prosper Mérimée. Coproduction du Liceu, Teatro Massimo (Palermo) et Teatro Regio (Torino). Mise en scène de Calixto Bieito. Direction musicale de Marc Piollet. Chanteurs dans la distribution du 8 octobre : María José Montiel, Ainhoa Garmendia, Eliana Bayón, Itxaro Mentxaka, Germán Villar, Àngel Òdena, Marc Canturri, Francisco Vas et autres.

Gran Teatre del Liceu les 27 et 30 septembre, 1,2,3,5 ,7,8,9,11,13,15,16,17 octobre 2010.

Tél. +34 93 485 99 29 Fax +34 93 485 99 18

http://www.liceubarcelona.com

exploitation liceubarcelona.cat

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