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Critiques / Opéra & Classique

Berlioz, la Côte, le retour à la vie (1)

par Christian Wasselin

Après une année de purgatoire, le Festival Berlioz retrouve le chemin de La Côte-Saint-André. Pour des rendez-vous intimes en fin d’après-midi et de grandes soirées au Château Louis XI.

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C’ÉTAIT EN 2019. AFIN DE CÉLÉBRER DIGNEMENT le cent-cinquantième anniversaire de la mort de Berlioz (1803-1869), le festival dirigé par Bruno Messina depuis 2009 à La Côte-Saint-André, ville natale du compositeur, nous proposait notamment La Prise de Troie (c’est-à-dire les deux premiers actes des Troyens, le malheureux opéra séparé en deux parties distinctes en 1863) en compagnie du Jeune Orchestre européen Hector Berlioz, splendide invention du festival, emmené par François-Xavier Roth, l’un des grands chefs berlioziens du moment, mais aussi Roméo et Juliette sous la direction de Valery Gergiev et Benvenuto Cellini par Sir John Eliot Gardiner.

Deux ans plus tard (pandémie oblige, le rideau resta baissé en 2020), nous avons retrouvé François-Xavier Roth à l’occasion, très logiquement, des Troyens à Carthage (ainsi furent nommés les trois derniers actes des Troyens en 1863), mais aussi Sir John Eliot Gardiner (qui proposait un concert proposant Les Nuits d’été dans les tessitures originales et Le Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn), John Nelson dans L’Enfance du Christ, sans oublier d’autres artistes tels que Pascal Rophé, Hervé Niquet, Jordi Savall, Jérémie Rhorer, etc., et, côté solistes, Sophie Koch, Véronique Gens, Cyrille Dubois, Stanislas de Barbeyrac et bien d’autres.

Valery Gergiev faisait lui aussi son retour à la faveur de La Damnation de Faust, le 26 août et, le lendemain, du Requiem, l’une et l’autre dans la cour du château Louis XI, un lieu que les interprètes invités par le festival doivent savoir apprivoiser.

Il faut avoir présent à l’esprit que la pandémie n’est pas tout à fait derrière nous et qu’inviter de Saint-Pétersbourg un chœur et un orchestre au grand complet, entre vaccins et quarantaines, n’est pas chose aisée. C’est pourquoi sans doute Valery Gergiev n’a pas pu réunir le considérable effectif choral et instrumental prévu par Berlioz pour interpréter sa Grande Messe des morts. Quatre malheureuses contrebasses, trois bassons (au lieu de huit), quatre timbaliers (au lieu de dix s’activant sur huit paires de timbales !) ne peuvent donner qu’une idée imparfaite d’une œuvre tout entière faite de contraste entre instants de fracas et moments de lyrisme et d’introspection. On déplorera, surtout, que n’ait pas été respectée la répartition spatiale des quatre ensembles de cuivres prévue par le compositeur : les cors, les trompettes, les trombones et les tubas, en petit nombre, sont parqués tous ensemble, au fond de la scène côté cour, devant les percussions. C’est à peine si trois trompettes se déplacent pour jouer en coulisse pendant le Tuba mirum ! Gergiev, par ailleurs, enchaîne les mouvements sans nous laisser le temps de respirer, fait une pause en revanche à la fin du Lacrymosa (dont il ne respecte pas le diminuendo final), ajoute un roulement de timbales intempestif dans le même Lacrymosa, altère les nuances dans le dernier accord de l’Agnus dei, bref, nous livre un Requiem par défaut, dépourvu de sentiment intérieur et de réelle grandeur. Constat étonnant, car le chef russe nous a offert dans le passé des prestations berlioziennes de premier ordre, dont des Troyens enregistrés sous forme de dévédé (Unitel).

Berlioz et Flaubert : que ne se sont-ils mieux connus !

Outre les soirées consacrées aux grandes œuvres de Berlioz, le festival proposait également des moments étonnants comme ce Château des cœurs, conte mi-féerique, mi-drôlatique sur un texte de Flaubert, Louis Bouilhet et Charles d’Osmoy, donné dans la chapelle de la Fondation des apprentis d’Auteuil. Le dispositif est très simple : deux comédiens (Isabelle Monier-Esquis et Nicolas Gaudart, excellents) racontent l’histoire cependant qu’au fond de la scène trois musiciens (la flûtiste Juliette Renard, la violoniste Rozarta Luka et le guitariste Antoine Fougeray) interprètent des extraits d’œuvres de Berlioz arrangés par le corniste et compositeur Félix Roth, digne descendant d’une belle généalogie de musiciens. Quatre chanteurs aux voix idéalement complémentaires viennent en renfort chanter des airs ou des ensembles, et occupent la scène avec brio grâce à la mise en scène de Jeanne Debost, qui a imaginé ce spectacle pour la compagnie Opéra.3. On a plaisir à voir et à entendre Cécile Achille, Julie Robard-Gendre, Sébastien Droy et Ronan Debois, aussi fins musiciens qu’ils sont comédiens très à l’aise.

On ne résumera pas ici l’intrigue du Château des cœurs, qui met aux prises les fées, les gnomes et les humains, et permet à Flaubert d’imaginer une ville imaginaire bourgeoise, qui vit dans l’adoration du pot-au-feu : contrepoint, d’une certaine manière, d’Euphonia, la ville imaginaire de Berlioz tout entière vouée au culte de la musique. La narration, très fantaisiste, permet d’accueillir avec fluidité des extraits de La Damnation de Faust, de Béatrice et Bénédict, de Cléopâtre, mais aussi des pages moins connues comme la Méditation religieuse de Tristia, le Ballet des ombres, la mélodie Les Champs ou un arrangement de Fleuve du Tage de Charles-François-Alexandre Pollet (1748-1824), qui fait partie des romances arrangées par voix et guitare par Berlioz au cours de sa prime jeunesse. Une soirée légère, drôle, inventive, qui montrerait, s’il le fallait, quelle invention mélodique est celle de Berlioz.

Festival Berlioz, La Côte-Saint-André (Isère), du 17 au 30 août 2021.

Illustration : Le Château des cœurs, une délicieuse fantaisie (photo Bruno Moussier)

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