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Critiques / Théâtre

Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare

par Gilles Costaz

Beaucoup de splendeur

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Fort complexe est le Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare. Tout y tient à un fil et c’est pourtant une pelote de fils où il ne faut pas perdre les tenants si l’on veut aller jusqu’aux aboutissants. Trois seigneurs reviennent de guerre, dont un prince qui régente avec désinvolture et sans comprendre grand-chose à la vie. Un autre se promet de ne jamais tomber amoureux, il s’éprend immédiatement de la femme qui éprouve le plus de mépris à son endroit. Un parent du prince s’adonne à quelques vilénies pour faire échouer un mariage. Et ainsi de suite. L’auteur élisabéthain relie tous ces destins bourgeonnants en multipliant les obstacles de façon à ce que le happy end, ou plutôt les happy ends semblent impossibles. Bien entendu, impossible n’est pas shakespearien et tout aboutira à d’heureuses conclusions, sauf pour les vrais méchants.
Salomé Villiers et Pierre Hélie ont pris quelque liberté avec le texte. Mas ils ont plus simplifié l’intrigue que le verbe, qui garde ses antithèses, sa verdeur et ses beautés de joutes littéraires. Pour la mise en scène, ils ont eu référence avouée : le film de Julie Taymor, Titus Andronicus, qui se plaît à mêler les anachronismes. De telle sorte que la plupart des personnages masculins ont des costumes d’une pompe colorée et intemporelle, que la mariée porte une robe blanche de noces d’aujourd’hui, que le femmes ont des robes de bal des années 30 et que surgissent des détectives vêtus de capes en tweed façon Sherlock Holmes. Il y a aussi des masques, puisque rien n’est interdit, même de revenir à la période où Shakespeare faisait jouer Beaucoup de bruit pour rien.
Les metteurs en scène ont vu avec raison que la pièce dynamite en même temps l’esprit de sérieux et la légèreté. La moquerie ne doit pas être l’ennemie de la gravité. Les deux pilotes conduisent la soirée comme un choc de dysharmonies musclées accouchant in extremis de l’harmonie rêvée. Avec peu de moyens, beaucoup de splendeur nous est donné, grâce notamment à l’élégance des mouvements, le sens collectif de la troupe, un décor qui respire et l’entrain de la musique. Mais l’accord parfait se situe surtout entre le texte fruité et l’interprétation. Chaque mot porte, chaque nuance s’entend. Les moments de bouffonnerie sont irrésistibles, notamment grâce à Etienne Launay (formidable Bénédick), au truculent Eric Laugérias et au sinuant Bernard Mounier. Arnaud Denis et Pierre Hélie sont des acteurs qui portent ou plutôt emportent la pièce. Salomé Villiers compose un bien subtil parcours qui va de la fermeture sur soi à l’épanouissement gracile ; elle est fort drôle aussi (sa Béatrice ne lit-elle pas Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir au cours de son cheminement vers l’amour ?). François Nambot, Clara Hesse, Georges Vauraz et Violaine Nouveau injectent comme un reflet de cinéma mythique. Avec tout ce beau monde, hier nous parle d’aujourd’hui, aujourd’hui nous parle d’hier. Derrière ce jonglage avec l’Histoire, une génération nouvelle chante la nécessité d’emmener ses sentiments jusqu’à leur plénitude. Voilà ce qui sous-tend, nous semble-t-il, ce spectacle à classer à la rubrique des vrais bonheurs théâtraux.

Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, adaptation et mise en scène de Salomé Villiers et Pierre Hélie, assisté de Louis Laugérias, musique de Charles de Boisseguin, scénographie de François Verdeau, lumière de Denis Koransky, costumes de Virginie H, chorégraphie de Johan Nus, avec Arnaud Denis, Pierre Hélie, Clara Hesse, Eric Laugérias, Bertrand Mounier, François Nambot, Violaine Nouveau, Georges Vauraz, Salomé Villiers.

Festival d’Avignon off : Théâtre du Roi René, 20 h 25, tél. : 04 90 82 24 35, jusqu’au 28 juillet. (Durée : 1 h 35).

Photo Lola Gadea.

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