Sentinelles de Jean-François Sivadier

La création artistique chevillée au corps

Sentinelles de Jean-François Sivadier

Dans Italienne scène et orchestre, Jean-François Sivadier dépeçait gaiement les nombreux travers du milieu musical de l’opéra. Avec Sentinelles (création 2021), il quitte le collectif de la représentation opératique pour s’intéresser à la solitude du concertiste. Inspiré par la lecture du Naufragé de Thomas Bernhard, il écrit pour les trois comédiens qui interprètent chacun une conception différente de leur art, reflet de leur rapport au monde. L’histoire est ténue, prétexte au développement de points de vue, mais loin d’être gratuite, elle apporte son poids d’humanité. Trois jeunes gens s’inscrivent dans une école dirigée par un musicien célèbre qu’ils admirent absolument, où ils passent trois ans à tisser leur amitié et à débattre, voire à se battre pour défendre leurs idées. Sivadier contourne adroitement le risque d’un excès de didactisme grâce à l’incarnation de trois personnalités très différentes et complémentaires. Leurs échanges portent l’intransigeance et l’intolérance des passions adolescentes, ils sont habités par des convictions inébranlables et en même temps rongés par un doute permanent. Leur amitié est le ciment puissant qui les unit et leur offre un terrain d’affrontement de leur conception de l’art parfois très radicale, une occasion d’aiguiser leur point de vue. Cela donne des scènes explosives, parfois très drôles au cours desquelles, ils argumentent avec passion. Mozart, porté aux nues par l’un est anéanti par l’autre qui encense Ligeti. On se demande pourquoi on aime telle musique et pas telle autre, ou si l’amitié est compatible avec l’admiration. Pour Raphaël (Julien Romelard) l’art est forcément politique, Swan (Samy Zerrouki), l’idéaliste, a une conception esthétique à la recherche de la beauté dans une démarche quasi mystique. Tous deux vouent une admiration absolue à Mathis (Vincent Guédon), traumatisé par une mère pianiste qui voyait un rival dans son fils de 6 ans, est un artiste douloureux, introverti, un Glenn Gould en devenir qui deviendra le plus grand pianiste du monde, ce que Raphaël a toujours su, comme le directeur de l’école, surnommé le Guépard.
On ne parle que de musique mais il n’y a pas un seul instrument sur scène. Les prestations musicales donnent lieu à de magnifiques danses des corps où les doigts sculptent la musique dans l’air.
Pas de décor ou presque, trois chaises, une toile pour écran de projection, le spectacle est totalement aux mains des trois comédiens dont la puissance de jeu force l’admiration. De temps à autre ils jouent avec le public, de petits intermèdes plus ou moins improvisés et toujours drôles comme les aime Sivadier. Un peu long sur la fin, le spectacle est passionnant pour ce qu’il nous dit de la création artistique. D’où vient la nécessité de créer ? Qu’est-ce que créer ? L’artiste est-il un visionnaire solitaire, enchaîné volontaire à son art, un égoïste narcissique, un être fracturé en quête de reconnaissance, habité par le doute, par un insatiable désir de plaire ? Ce qui est certain c’est que la conception artistique de chacun résonne comme un écho de son rapport au monde.

Sentinelles Texte, mise en scène et scénographie Jean-François Sivadier Avec Vincent Guédon, Julien Romelard, Samy Zerrouki. Et au piano, Alexandre Tharaud, Glenn Gould, Andréi Korobeinikov,
Artur Schnabel, Martha Argerich, Seong-Jin Cho, Nnbuyuki Tsujii, Katia Buniatisvili, Yuja Wang, Fazyl Say, David Fray, Ezio et Anna Lazzarini, Jérémy Denk. Collaboration artistique Rachid Zanouda. Regard chorégraphique, Johanne Saunier. Son, Jean-Louis Imbert. Lumière Jean-Jacques Beaudouin. Costumes, Virginie Gervaise. A laMC93, jusqu’au 27 février 2022. Durée : 2h15. Résa : 01 41 60 72 72. www.mc93.com
© Jean-Louis Fernadez

TOURNÉE
du 2 au 4 mars à la Comédie de Caen
les 24 et 25 mars à la Comédie de Colmar
du 29 au 31 mars au CCAM, Scène nationale de Vandoeuvre-lès-Nancy
du 5 au 7 avril au CDN de Besançon
du 13 au 15 avril à la Comédie de Clermont-Ferrand
du 26 au 28 avril au Bateau Feu, Dunkerque
les 4 et 5 mai à la Maison de la Culture d’Amiens
du 11 au 13 mai à la Comédie de Béthune

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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