Accueil > Mademoiselle Julie d’August Strindberg

Critiques / Théâtre

Mademoiselle Julie d’August Strindberg

par Corinne Denailles

Une danse de mort

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Avec Mademoiselle Julie (1888) Strindberg dissèque l’âme humaine dans un huis clos à trois personnages, Julie la jeune aristocrate, Jean le valet et Kristin sa compagne la cuisinière. Au cours d’une nuit de la Saint-Jean, censée être la plus festive de l’année, va se jouer une tragédie, à la fois lutte de classe et combat de genre. Julie la belle aristocrate s’est mis en tête de festoyer avec ses gens en l’absence de son père mais très vite, enivrée de danse et d’alcool, elle entreprend de séduire Jean, le valet, pour le plaisir de la transgression sociale et morale, pour le frisson de l’interdit et se laisse prendre à son propre désir ; mais c’est sans compter la vénalité du valet plus malin qu’il n’y paraît qui prend insidieusement l’avantage, guidé par le projet d’utiliser la fortune de la belle pour s’établir en Suisse.
Dans une mise en scène un peu sage, Elisabeth Chailloux dégage les lignes de force et les nuances de la pièce et éclaire la modernité des enjeux. La cuisine, sobre et contemporaine occupe le plateau, des cadavres de bouteilles témoignent de la fête d’où s’échappent les notes d’une chanson de Cyndi Lauper. Julie quitte le bal pour se livrer à un jeu hautement dangereux ; au début, on dirait un caprice de jeune fille de bonne famille trop gâtée qui s’amuse à éprouver son pouvoir sur un domestique ; elle se prend au jeu de la séduction et se perd elle-même tandis que le valet prend à son insu de l’ascendant sur elle. Kristin, la cuisinière qui a tout compris, est le témoin de la tragédie en marche qui va les abattre tous les trois.

Yannik Landrein a d‘abord des airs de naïveté qui ne cadre pas vraiment avec le cynisme de Jean mais finalement il conduira son personnage dans des sphères plus brûlantes. À côté de lui, Anne Cressent joue sa partition en retrait ; Kristin souffre, murée dans un silence brisé par ses cauchemars nocturnes. Pauline Huruguen compose une mademoiselle Julie complexe et puissante. L’évolution de son personnage est spectaculaire et nuancée, tant qu’on croirait lire ses sentiments sur son visage comme dans un livre ouvert. Contrairement à Anna Mouglalis qui dans la mise en scène de Julie Brochen faisait de Julie une grande séductrice, Pauline Huruguen endosse les arrière-plans suggérés par le texte. La petite capricieuse qui semble chercher à déjouer son ennui par des sensations fortes, est rongée par une véritable difficulté de vivre que laisse entrevoir la brève confession dans laquelle elle évoque une famille maudite par une faute originelle et révèle qu’elle a été élevée comme un garçon et n’a jamais su à quel genre elle appartenait, qui plus est, dominée par une figure du père encombrante. Quand Jean dit qu’elle est folle, il touche du doigt une réelle fragilité. La comédienne opère un basculement du personnage quand Julie prend conscience qu’elle s’est perdue à ce petit jeu pervers. La sémillante jeune fille et sa belle robe de bal (costumes de Dominique Rocher) laisse placent à une pauvre âme désespérée, une fille défaite dans tous les sens du terme. Strindberg l’a écrit, cette nuit-là les trolls étaient bien de sortie.

Mademoiselle Julie d’August Strindberg ; texte français et mise en scène Elisabeth Chailloux. Avec anne Cressent, Pauline Huruguen, Yannik Landrein. Scénographie et lumières, Yves Collet et Léo Garnier. Costumes, Dominique Rocher, réalisation, Majan Pochard. Son, Madame Miniature. Au théâtre de la Tempête jusqu’au 8 décembre 2019, du mardi ausamedi à 2030. Durée : 1h30. Résa : 01 43 28 36 36
www.la-tempete.fr

 Photo Bellamy

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.