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Le festival d’Avignon a fermé ses portes

par Dominique Darzacq

Un cru de fortes saveurs politiques

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Sans doute parce que c’est là que tout a commencé en 1946 avec Jean Vilar, la Cour d’Honneur du Palais des Papes reste le point focal du Festival d’Avignon ; celui à partir duquel s’étalonne la couleur de l’ensemble. C’est ainsi que l’unanime déception suscitée par Architecture de Pascal Rambert (voir critique de Gilles Costaz) semble avoir mis l’ensemble de cette édition sous le sceau du déficit du rêve, ce qui est injuste et infondé. Outre qu’il y aurait d’abord à saluer son directeur pour l’audace du pari de faire entendre un auteur vivant dans cette cour d’Honneur qui, disait Vilar, « va si bien à Shakespeare », le ratage du spectacle ne saurait être l’arbre qui cache la forêt des moments forts qui ont émaillé le programme proposé.
Parmi ceux-ci L’Orestie d’Eschyle, longue épopée qui a permis à Jean-Pierre Vincent et aux élèves de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg de nous rappeler deux ou trois choses sur la démocratie (voir article de Corinne Denailles). A retenir aussi Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp mis en scène par Daniel Jeanneteau. Copiant Euripide qui, avec les Phéniciennes , revisitait Les sept contre Thèbes d’Eschyle, le dramaturge retisse sur Les Phéniciennes qu’il réactualise en mêlant l’antique et l’actualité et en modifiant la nature et la fonction du chœur. Des phéniciennes, femmes d’aujourd’hui comme en transit dans une salle de classe laissée à l’abandon ou chamboulée par on ne sait quelle catastrophe, tel le Sphinx de Thèbes posent, comme en se jouant, des questions énigmatiques, convoquent les personnages du mythe et parfois leur soufflent ce qu’ils ont à dire. Retissant sur la tragique histoire des Labdacides et mettant comme en exergue le meurtrier combat de Polynice et Etéocle, Martin Crimp ouvre entre violence et humour quelques pistes de réflexions sur les méfaits qu’entraînent la soif absolue de pouvoir et les luttes fratricides au nom de frontières ou de religions.
Si à travers le chœur l’auteur organise la rencontre du présent et du passé, l’intelligente mise en scène de Daniel Jeanneteau en use pour organiser avec bonheur la rencontre avec de jeunes actrices non professionnelles, habitantes de Gennevilliers, avec une distribution de comédien(ne)s aguerris dont Dominique Reymond, aussi sublime que royale en Jocaste malmenée et déphasée. (Ce spectacle, a ne pas manquer sera repris en Janvier au Théâtre de Gennevilliers )

Revenir sur les grands mythes et épopées du passé pour éclairer le présent est le fil rouge qui a traversé cette 73ème édition placée sous le signe de l’Odyssée. Ce fut entre autre, Le Présent qui déborde, notre Odyssée II concoctée d’après Homère par la brésilienne Christiane Jatahy ; un spectacle multimédia qui transgresse les frontières du cinéma et du théâtre pour nous raconter les odyssées des exilés d’aujourd’hui. C’est aussi d’exil dont il était question avec Sous d’autres cieux imaginé par la comédienne metteur en scène Maëlle Poésy à partir de L’Eneïde de Virgile (voir webtheatre). Pour sa part le chorégraphe Akram Khan piochait dans un fragment de l’épopée de Gilgamesh qui raconte la destruction d’une forêt pour composer Outwitting the Devil (déjouer le diable) une chorégraphie aussi puissante que fascinante qui déclinait en mouvement une réflexion sur la place de l’homme dans le monde en même temps qu’une alerte sur la destruction de son environnement.

Par le contexte et l’histoire de sa création Outside du russe Kirill Serebrennikov dont on a vu à Avignon Les Idiots et Les âmes mortes était attendu comme un des évènements marquant de cette édition. Il n’a pas déçu les attentes.
Toujours sous le coup d’une kafkaïenne procédure judiciaire qui le retient en Russie c’est du Gogol Center de Moscou qu’il dirige depuis 2012- par échanges téléphoniques et vidéo - que le metteur en scène cinéaste a mis la dernière main à « Outside », spectacle qui évoque l’œuvre érotico-poétique du photographe poète chinois Ren Hang qui s’est défenestré en 1917 juste deux jours avant leur rencontre autour d’un projet artistique commun.
Spectacle hors norme qui bouscule avec une crâne liberté tous les codes, parle chante, prend des poses, danse, disloque les corps en scènes de cabaret, mêle le sexe, les fleurs, l’esthétisme raffiné, l’humour ravageur et sado-maso Outside nous parle de la solitude de l’artiste, de son statut dans la société et clame avec insolence la nécessaire liberté de l’art.


La venue pour la première fois d’artistes chinois avec La Maison de thé réalisé par Meng Jinghui, un des maîtres de la scène chinoise qui était également attendue comme un des événements a divisé les opinions.
Si certains spectacles n’ont pas toujours répondu aux attentes notamment Histoire(s) du Théâtre II du chorégraphe congolais Faustin Linyekula qui égrenant au ras de l’anecdote ses souvenirs d’enfance et la création du Ballet national du Zaïre sous le régime de Mobutu ne traçait aucune perspective, d’autres, tel par exemple La Nuit des Odyssées de Sonia Wieder Atherton nous ont emporté par la singularité, la force et l’intensité du geste artistique.
Magistrale violoncelliste dont l’archet a su inspirer Dutilleux, Aphergis, Dusapin, Sonia Wieder Atherton aime à s’engager hors des sentiers battus, à faire bouger les lignes et féconde son art d’échanges et du croisement avec les autres arts. Avec « La Nuit des ’Odyssées » inspirée par la Méditerranée et nourrie de ses voyages et nombreuses rencontres avec des groupes de femmes, de lycéen(ne)s, des artistes, d’individus en exil ou en transit, sur des images de Chantal Akerman et Xavier Arias, la violoncelliste a forgé une magistrale et bouleversante épopée sonore où le violoncelle affronte les vagues et la tempête, où Bach se fait entendre au milieu de sons de moteur, où la parole et les bruits du monde enlacent selon les moments et le thème, la musique classique, moderne ou traditionnelle suggérant toute une humanité en quête de voyage ou de retour chez soi.
(Sonia Atherton qui, à La Chartreuse, proposait une des versions de son concert performance, donnera « La Nuit de L’Odyssée dans sa version intégrale à La Philharmonie de Paris au mois d’octobre prochain.
Attachée à faire une assez large place aux compagnies émergentes comme on dit aujourd’hui, à propos de la jeune création, cette édition a permis d’intéressantes découvertes. Parmi celle-ci le travail de Tamara Al Saadi, auteure, comédienne, metteure en scène franco-irakienne, lauréate du Festival Impatience. Quelques chaises dans un espace qui se fait salle de classe bombardée, salle d’attente de préfecture ou cellule familiale selon les moments, la jeune créatrice avec Place , pièce biographique et politique, explore non sans humour la différence entre intégration et assimilation. Racontant ses idées multiples, retrouvées, imposées, perdues, émaillées de dialogues surréalistes avec une préposée de l’administration, elle nous parle du racisme ordinaire, des tribulations et douleur du déracinement.
« C’est au festival que l’on découvre les grands noms de demain » expliquait Olivier Py lors de la conférence de presse bilan au cours de laquelle il a défendu ses options et la cohérence d’une « édition puissante sur le plan intellectuel, politique et artistique » et qui affiche un taux de fréquentation de 95,5 %. Le directeur, doublé du metteur en scène qui, à partir d’un conte de Grimm, signait un spectacle musical pour jeune public , L’Amour vainqueur qui enchanta petits et grands, a insisté sur la disponibilité et la curiosité de ce public « multiple, divers, fervent, présent pour les spectacles comme pour les rencontres, c’est lui qui nous légitime , qui est le sens même d’Avignon », a-t-il affirmé avant de dévoiler que le Festival 2020 aurait pour fil rouge Eros et Thanatos et questionnerait le désir, la mort, le rêve, les corps.

Photos © Christophe Raynaud de Lage 1 : Les ateliers de la pensée, 2 « Outwitting the Devil », 3 : « Outside »

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1 Message

  • Le festival d’Avignon a fermé ses portes 1er août 14:39, par strulovici

    Chère Dominique, je ne suis pas venu cette année au Festival .A la lecture de ton article, je le regrette. Toutefois je ne suis pas d’accord avec ton appréciation d’"Architecture" . J’ai été souvent èmu par ce spectacle. peut-etre que le fait de le voir dans mon salon à la télé m’a aidé à en supporter quelques longueurs. La réalisation de la cie des Indes était remarquable d’intelligence. Même si le "nous" frémissant de la Cour ne passe l’écran, pour une fois il y avait de la perspective. Amitiés

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