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Critiques / Théâtre

Le Nazi et le Barbier d’Edgar Hilsenrath

par Corinne Denailles

Max Shulz, un monstre ordinaire

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Ecrit en 1960 par Edgar Hilsenrath, un Allemand, Juif et non croyant, le roman met en scène l’holocauste vu du point de vue du bourreau, bien avant Les Bienveillantes de Jonathan Littel. Le livre n’a pas trouvé éditeur en Allemagne et a été publié aux États-Unis en 1971 puis en France, avant de devenir finalement un best seller en Allemagne en 1977.

D’emblée le ton est donné : « Je me présente, Max Schulz, fils illégitime, mais aryen pur souche, de Minna Schulz. » Fils d’une prostituée, son beau-père le bat et le viole depuis qu’il a sept semaines ! Pour échapper à l’enfer familial, Max passe le plus clair de son temps chez les voisins, les Juifs Finkelstein avec lesquels il noue des liens affectueux et dont le fils Itzig, beau garçon aux yeux bleus, est son meilleur ami. Max, lui, est moche, il a « des yeux de grenouille » et un nez crochu ; le portrait qu’il fait de lui-même est exactement celui du youpin de la propagande antisémite. Chaïm Finkelstein fait entrer le jeune homme comme apprenti dans son salon de coiffure. Et puis Max découvre Hitler qui le fascine et il s’engage par conviction. Il sera un SS modèle, responsable d’un camp en Pologne, il participe à l’extermination de ses amis Finkelstein sans aucun état d’âme. A la fin de la guerre, pour échapper aux poursuites qu’il devine, il décide de changer d’identité et emprunte tranquillement celle de son ami d’enfance. Désormais il est Itzig Finkelstein, anciennement « Max Schulz, génocidaire nazi reconverti en juif ». Dans la peau d’un Juif, il en embrasse toutes les causes, se fait tatouer un faux numéro de camp de concentration sur le bras part en Palestine, devient un sioniste acharné et fervent, ouvre un salon de coiffure portant le même nom que celui de Finkelstein : « L’homme du monde ». Il mourra d’une crise cardiaque, la greffe du cœur de rabbin n’ayant pas pris : il y a des limites à tout ! Schulz, lucide et cynique, qui attend la sentence divine ultime explique à Dieu qu’il n’est pas antisémite : « Je ne l’ai jamais été. J’ai suivi le mouvement, c’est tout ». Un monstre ordinaire en somme. mais la sentence ne viendra pas car Dieu convient que, n’ayant rien fait pour sauver les Juifs, il est disqualifié pour le juger. C’est que le propos de l’auteur est ailleurs.

David Nathanson a adapté pour la scène les 500 pages de ce roman irrévérencieux et violent qui ne justifie rien car la seule chose qui compte pour l’auteur c’est la mémoire. Tatiana Werner a assuré la mise en scène de ce solo sans aucune fioriture ni commentaires, sauf quelques mesures de musique klezmer ou un extrait d’un discours d’Hitler. Au milieu du plateau, un fauteuil de coiffeur surmonté d’une enseigne, sur un valet, quelques vêtements attendent les changements à vue du comédien. David Nathanson mène à grand rythme ce récit terrifiant et affreusement drôle écrit à la première personne, il joue tous les personnages, caractérisés par un geste, une mimique. L’exercice est ardu mais Nathanson s’en sort plutôt bien. S’il est contraint à une certaine simplification, il sait capter l’attention du public qu’il embarque dans cette fable cynique, grotesque et crue dont la démesure est à l’image de celle du génocide. L’indécence n’est pas dans les mots mais dans les crimes accomplis.

Le Nazi et le Barbier d’Edgar Hilsenrath, mise en scène Tatiana Werner, avec David Nathanson.Avignon, Lila’s théâtre, 11H. Durée : 1h30.

Photo Stherese.gacon

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