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Critiques / Théâtre

Le Dieu du carnage de Yasmina Reza

par Corinne Denailles

Bas les masques

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D’emblée, avec ce mur peu avenant de béton fissuré en fond de scène, on se doute que ça ne va pas bien se passer, malgré le gros bouquet de tulipes et les livres d’art de bon aloi exposés sur la table de salon. Pourtant les deux couples en présence se présentent sous le jour le plus courtois ; madame Houillé (Isabelle Huppert) épate par son engagement humanitaire, elle croit en l’homme et en sa capacité de civilisation et prépare d’ailleurs un livre sur le Darfour ; avec son époux (André Marcon), quincaillier en gros, ils forment un couple un peu disparate et inattendu. En face, le couple Reille ; monsieur est avocat (Eric Elmosnino) et madame conseillère en gestion de patrimoine (Valérie Bonneton). Du beau monde quoi. Ces gens-là se rencontrent pour la première fois à cause de leurs rejetons. Le fils Reille a cassé deux incisives au petit Houillé et il s’agit de se concerter en bonne intelligence pour analyser la situation et prendre les décisions qui conviennent. La situation contient dès le départ les explosifs qui ne vont pas manquer de se déclencher dans un feu d’artifice dévastateur. Passées les premières minutes de gêne polie, la situation dérape très vite ; la tension est exacerbée par l’avocat constamment pendu à son mobile, qui se contrefiche de cette histoire de gosse ? D’ailleurs ne serait-ce pas une histoire de bonnes femmes ? L’autre n’est pas contre cette idée ; une bonne bagarre finalement ça n’a jamais fait de mal. Les mecs, ça se la joue à la John Wayne ou à la Ivanhoé. Quand les masques tombent la vraie nature de l’homme se révèle et ce n’est pas brillant. Tout le monde s’affronte à un moment ou un autre, les couples entre eux puis mari et femme se disputent, puis les hommes entre eux, et les femmes aussi qui en viennent à se crêper le chignon. Ce petit monde finit par diluer sa nervosité dans le rhum, épuisé comme à la fin d’un combat de boxe où les deux partis se seraient mis KO mutuellement.

Un beau quatuor d’acteurs

Si la charge fait penser à Pinter, c’est parfois aussi vif et méchant que du Jules Renard. Yasmina Reza a ce talent de lever les masques de la bonne société et de stigmatiser nos petits comportements médiocres. Elle signe une pièce épicée, intelligente et bien troussée dont les répliques cinglantes fusent mais sa mise en scène n’exhausse pas toutes les saveurs pimentées que recèle son texte. En revanche, ses choix de distribution sont parfaits et le quatuor d’acteurs fonctionne à merveille, complémentaires et contrastés. La sobriété du jeu d’Elmosnino accentue le cynisme de cet avocat insupportable qui défend sans état d’âme une cause crapuleuse. Valérie Bonneton joue les gourdes un peu coincées, agaçante à souhait. André Marcon, plus vrai que nature, est le type fatigué de la vie que sa femme a « déguisé en homme de gauche » et qui a la phobie des hamsters (le seul être vivant sympathique de cette histoire). Isabelle Huppert est épatante en intello trépignante et hystérique, persifleuse et moralisatrice qui se trouve mal parce qu’on a abîmé son livre sur Kokoshka. Quatre grands comédiens pour une comédie bien troussée.

Le Dieu du carnage, de Yasmina Reza, mise en scène de l’auteur, avec Isabelle Huppert, André Marcon, Eric Elmosnino, Valérie Bonneton. Au théâtre Antoine, du mardi au samedi à 20h45, samedi 17h. 01 42 08 77 71.

Crédit photo : Pascal Victor/Artcomart

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