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Critiques / Théâtre

La Fin de l’homme rouge d’après le roman de Svetlana Alexievitch

par Dominique Darzacq

Traversée sur les ruines d’une utopie

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« Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme « ancien », le vieil Adam ; Et cela a marché…c’est peut-être la seule chose qui ait marché. En soixante-dix ans et quelque, on a créé dans le laboratoire du marxisme léninisme un type d’homme particulier, l’homo soviéticus » écrit, dans la préface de son « roman à voix », Svetlana Alexievitch couronnée par le Prix Nobel de la paix en 2015. Que reste-t-il de cet individu sommé de passer sans transition de la dictature du prolétariat à celle de l’argent roi et du libéralisme ? Pour y répondre elle a, cahier de notes en main, sillonné ce qui fut jusqu’en 1991 le vaste empire soviétique sur les traces de l’homme rouge qui aujourd’hui n’est plus seulement russe, mais biélorusse, turkmène, ukrainien, kazakh.
Brin à brin, miette à miette, elle a recueilli les témoignages d’un socialisme « domestique ». Comment il fut vécu à travers la vie quotidienne des hommes et des femmes rencontrés. Ils livrent leurs souvenirs d’enfance, leurs histoires d’amour, leurs deuils, leurs aspirations, leurs déconvenues et leurs petits bonheurs. De mémoire en mémoire, l’auteure a composé une vaste et douloureuse fresque où se croisent deux générations, celle qui a connu l’enrôlement dans les jeunesses communistes, le goulag et celle du post-communisme tout aussi mal en point car privée d’espoir. Si elle témoigne de ce que fut l’horreur et le désastre que fut le système soviétique, s’y révèlent aussi la nostalgie de ce que portait de rêve et d’espérance le drapeau rouge, le désarroi de vivre un présent sans avenir.
Porter à la scène ce foisonnant et complexe roman documentaire qu’est « La Fin de l’homme rouge » relève du défi. Il fut magnifiquement relevé en 2015 par Stéphanie Loïk qui, sur un plateau nu, en proposait une saisissante version chorale et chorégraphiée. (voir critique n°4813 de Corinne Denailles). C’est aujourd’hui, dans une toute autre facture, mais tout aussi pertinente et bouleversante, Emmanuel Meirieu qui nous en propose une version scénique où les voix et la parole sont individualisés en sept récits.

Tout se passe dans un décor de salle de classe dévastée, jonchée de meubles disloqués, de vielles éditions jaunies et déchirées de la Pravda, vestiges aujourd’hui ruinés des utopies d’hier. Sur le mur du fond, un écran nous montre en prélude Gagarine, le premier homme à aller dans l’espace et qui renforcera chez certains leur foi chancelante dans le communisme : « Nous étions les premiers, donc nous pouvions tout », on y voit Gorbatchev tout à la fois le libérateur et le traître. Parce que les petites histoires qu’ils viennent nous livrer sont partie intégrante de la grande Histoire, le visage des comédiens est filmé en gros plan flou et tremblé tandis que revient comme un leitmotiv la statue déboulonnée de Lénine.
Devant l’Histoire et le micro comme le veut le metteur en scène dont la façon « de faire du théâtre s’inscrit dans l’esprit des groupes de paroles », viennent témoigner : Véra dont le fils Igor s’est suicidé à 14 ans , un an jour pour jour après la dissolution de l’URSS, « Pourquoi a-t-il décidé que la mort était belle ? » demande-t-elle, puis ce sera son copain pour qui la liberté « c’est l’odeur d’une saucisse bien grasse » et qui, à travers l’évocation d’Igor « parle de sa génération perdue, coincée entre une enfance communiste et une vie capitaliste ». Anna elle, a grandi au Goulag où elle est arrivée avec sa mère à l’âge de quatre ans et qui chaque matin vivait comme un déchirement de voir à travers les barbelés partir sa mère puis fut placée dans l’orphelinat du camp.Il y a aussi Valentina qui accompagna l’agonie de son mari irradié après la catastrophe de Tchernobyl et le vieux Vassili, membre du PC depuis 1921 , qui a appelé son fils Octobre en hommage à une révolution à laquelle il croyait, une conviction qui lui mettait dans les yeux « une flamme qu’il n’aperçoit pas dans les yeux des jeune gens qui vivent aujourd’hui dans la jungle d’un capitalisme triomphant.
Apparatchik sans repentir, victimes ou bourreaux, tous ont été briés par l’implacable machine que fut le système soviétique, leurs paroles d’une vibrante et bouleversante humanité, sont magnifiquement relayées par les comédiennes et les comédiens. Tous remarquables d’intensité sont à citer : Anouk Grinberg, Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Jérôme Kircher, Xavier Gallais, Maud Wyler, André Wilms.
Vu au Théâtre des Gémeaux à Sceaux ce spectacle aussi exceptionnel qu’essentiel est actuellement à l’affiche du Théâtre des Bouffes du nord. Ne le ratez pas !

La Fin de l’homme rouge d’après le roman de Svetlana Alexievitch.Traduction Sophie Benech. Mise en scène et adaptation Emmanuel Meirieu, avec Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Anouk Grinberg, Jérôme Kircher, André Wilms, Maud Wyler (durée 2h)

Théâtre des Bouffes du nord jusqu’au 2 octobre ; Du mardi au samedi 21h
tel : 01 46 07 34 55 www.bouffesdunord.com

Photos ©Nicolas Martinez

Le roman est publié chez Actes Sud col Babel

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