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L’Orestie d’Eschyle

par Corinne Denailles

Oreste et la maison des Atrides

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Revenir au texte antique, référence fondamentale de toute formation théâtrale mais aussi retour aux sources du théâtre pour mieux en comprendre les enjeux éternels et sa fonction politique et sociale. Jean-Pierre Vincent, un de nos maîtres de la scène, a près d’une centaine de mises en scène à son actif ; il a exploré des univers très variés, parmi lesquels la tragédie antique. Il y a eu la trilogie Oedipe et les oiseaux (Avignon, 1989), Thyeste de Sénèque (1994), Les Suppliantes d’Eschyle avec les comédiens amateurs du théâtre du gymnase à Marseille (2013), L’Orestie avec les élèves de l’Erac (2007).

L’Orestie (Ve siècle av. J.-C.) raconte l’histoire de la maison des Atrides. Dans Agamemnon, le premier volet de la trilogie, on assiste au retour victorieux du roi de la guerre de Troie et à son meurtre par son épouse Clytemnestre, main armée d’Egisthe son amant qui brigue le pouvoir et met à profit le désir de vengeance de la reine contre le roi qui avait sacrifié leur fille Iphigénie pour que les dieux consentent à faire lever le vent pour conduire les bateaux à Troie (le meurtre d’Agamemnon est aussi une vengeance personnelle d’Egisthe). Dans Les Choéphores (nom des porteuses de libations sur la tombe d’Agamemnon), alors qu’Electre se lamente du crime, son frère Oreste, accompagné de son fidèle ami Pylade, arrive en secret au palais et tue Clytemnestre et Egisthe. Enfin, le troisième volet, Les Euménides, met en scène le procès d’Oreste accusé de matricide par les Erynies, et présidé par la déesse Athéna. Oreste a pour « avocat » Apollon qui reconnaît être le premier responsable de ces crimes qu’il a ordonné. A l’aube de la démocratie participative, les citoyens de l’aréopage ont des avis partagés et c’est Athéna qui tranche en faveur de l’acquittement d’Oreste. Athéna prononce un discours sur la justice idéale qui devrait définitivement protéger les citoyens de la guerre et convainc les horribles forces des ténèbres, les Erinyes, de renoncer à leur monstrueux projets de vengeance contre la ville dont elles deviennent les protectrices et prennent le nom d’Euménides (« bienveillantes »).
Jean-Pierre Vincent a conçu un spectacle d’une grande et belle simplicité esthétique qui repose essentiellement sur le travail des jeunes acteurs du Groupe 44 de l’École supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg. De grandes tables en bois à l’avant-scène organisées selon des dispositions différentes, des chaises de bois en nombre ; à l’arrière, un praticable à l’aspect de béton brut, surmonté d’un encadrement de porte, représente le palais de Clytemnestre (Daphné Biiga Nwanak, impériale et élégante dans son tailleur immaculé qui un peu plus tard sera maculé de sang) puis le tribunal d’Athéna (Océane Cariraty, vêtue d’une impressionnante robe blanche à l’antique, symbolise avec autorité et bienveillance une justice idéale).

Vincent s’est appuyé sur la version du texte conçu par Peter Stein et traduit par Bernard Chartreux, une version fluide et limpide qui permet au spectateur de ne pas se perdre dans l’imbroglio des dieux et des mortels, des noms et des histoires qui composent une saga pleine de péripéties. En partie inspirée du film Le voyage des comédiens de Theo Angelopoulos (1975), la mise en scène ancre discrètement le spectacle dans la réalité grecque ; de délicates mélodies associées à quelques pas de sirtaki, le choeur dans Agamemnon, figuré par trois vieux grecs à l’esprit vif, courbés sur leur canne, le bonnet vissé sur la tête, qui représente à merveille la parole du peuple tel que le veut la fonction du choeur (l’excellent trio formé par Romain Gillot, Paul Fougère, Romain Gneouchev). Romain Gillot sera aussi le fringant Apollon, tout d’or vêtu, qui fait la pluie et le beau temps, main de fer dans gant de velours. Le groupe grimaçant et grimé des Erinyes tient tête à Athéna dans un face à face musclé qui ne manque pas de sel. On notera que le talentueux Yanis Skouta interprète successivement le roi d’Agamemnon et son assassin Egisthe.
Cinq heures (entractes compris) qui filent, légères sur les ailes du temps ; du beau théâtre, travail d’orfèvre du metteur en scène, nourri de la richesse de ces jeunes acteurs qui ont travaillé au long cours ce texte fleuve qu’on a rarement aussi bien entendu.

L’Orestie. Texte Eschyle dans la version élaborée par Peter Stein. Traduction de l’allemand Bernard Chartreux. Mise en scène Jean-Pierre Vincent
Avec le Groupe 44 de l’École supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg : Daphné Biiga Nwanak, Océane Cairaty, Houédo Dieu-Donné Parfait Dossa, Paul Fougère, Romain Gillot, Romain Gneouchev, Elphège Kongombé Yamalé, Ysanis Padonou, Mélody Pini, Ferdinand Régent-Chappey Yanis Skouta, Claire Toubin. Dramaturgie Bernard Chartreux, Hugo Soubise-Tabakov. Scénographie, assistanat à la mise en scène Estelle Deniaud. Costumes Margot Di Méo. Lumière Vincent Dupuy. Son Lisa Petit de la Rhodière. Vidéo Enzo Patruno Oster
Durée : 4h55, entractes compris. 1ère partie : 1h45 ; 2e partie : 1h15 ; 3e partie : 1h10.
Avignon, Gymnase du lycée Saint-Joseph 12, 14, 15, 16 juillet 2019 à 14h
© Christophe Raynaud De Lage

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