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Critiques / Théâtre

Kliniken de Lars Noren

par Corinne Denailles

Au chevet de la Société

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Depuis quelques années Jean-Louis Martinelli, le directeur du théâtre des Amandiers à Nanterre, a noué un véritable dialogue avec le dramaturge suédois Lars Noren. C’est d’ailleurs avec l’une de ses pièces, Catégorie 3 :1, qu’il a inauguré la direction du théâtre en 2002. Spectacle remarquable auquel Kliniken fait aujourd’hui écho.

Catégorie 3 :1 est l’expression par laquelle la ville de Stockholm désigne les exclus de la société, alcooliques, toxicomanes, prostituées, schizophrènes, séropositifs, jeunes à la dérive. Lars Noren est allé écouter cette poignée d’êtres campés sur une place publique où jour après jour ils livrent leur ultime combat pour la survie. Après avoir longtemps écrit sur les conflits familiaux dans la grande tradition de Strindberg, Noren s’est tourné résolument vers un théâtre social et politique.

Le corps social malade

Ainsi après ce magistral Catégorie 3 :1, Jean-Louis Martinelli met en scène Kliniken, pièce écrite en 1993 qui appartient au cycle dit des « pièces mortes »g et forme un diptyque évident avec Catégorie 3 :1 même si le point de vue est différent. La scène se passe dans la salle commune d’un hôpital psychiatrique où se côtoient les malades. On comprend vite que la folie est aussi une forme d’exclusion et que l’enfermement est une violence infligée par une société en crise, malade de son obsession de la norme. Ces êtres malades sont les membres du grand corps social, atteints de pathologies somme toute banales mais définitivement invalidantes puisque, comme on sectionne la branche malade d’un arbre, on les a coupés du monde. Noren ne dénonce pas directement mais, par le détour de l’attention portée à chacun des personnages, il crée un mouvement d’empathie, éclaire les souffrances, reste centré sur l’intime et dévoile des ambiguïtés gênantes dont on se débarrasse à bon compte en refusant de voir combien la parole du soi-disant fou est plus lucide et libre que celle des « bien-portants ». La santé mentale est aussi affaire de norme sociale.

Une mise en scène sans complaisance

Dans ce cadre, il eut été tentant de céder à la compassion facile et gentiment démagogique mais Martinelli a campé son spectacle bien loin de tout misérabilisme, dans une démarche rigoureuse qui fait confiance au texte et où l’humour sert de garde-fou. L’espace de la salle commune est occupé par des fauteuils, des chaises, une table basse, un espace fumeur en forme de cendrier géant, une verrière à la lumière aveuglante en surplomb, et une baie vitrée derrière laquelle un extérieur figé engloutira l’un des malades. On approche par petites touches successives chacun des personnages que les acteurs relient avec une incroyable justesse, au-delà de leur solitude et de leur folie. D’abord réduits à leurs symptômes ( anorexie, tendance suicidaire, séropositivité, schizophrénie, zoophilie) mais jamais caricaturaux, ils se révèlent peu à peu dans toute leur humanité et leur détresse sous le regard des autres, en relation ou en conflits avec eux. On est frappé par la connaissance qu’ils ont les uns des autres et l’attention qu’ils se portent.

Erika (Caroline Proust) est un tourbillon anorexique aux trousses de Martin (Abbes Zahmani) publicitaire atteint du sida tandis que Roger (Zakariya Gouram) vomit sa mère (Brigitte Boucher)et lance des bordées d’injures à toutes les femmes mais aussi au pauvre Serbe (Charles Bénichou), réfugié qui ne se remet pas des horreurs vécues. La pâle Sofia (Agathe Molière) fragile et suicidaire ne se supporte plus. Et quand la musique les libère du joug de leurs oppressions, ils retrouvent leur dignité humaine et tous leurs moyens. Ainsi, micro fictif en main, le bredouillant Anders (bouleversant Eric Caruso), abruti de médicaments, rassemble fugitivement les morceaux disloqués de son être. Tous les acteurs jouent une partition saisissante dans une pièce-choral admirable. Du grand théâtre.

Kliniken de Lars Noren, mise en scène Jean-Louis Martinelli. Avec Charles Bénichou, Brigitte Boucher, Séverine Chavrier, Eric Cruso, Emmanuel Fanventines, Zakariya Gouram, Judith Henry, Vincent Macaigne, SylvieeMilhaud, Agathe Molière, Caroline Proust, Abbes Zahmani,
Et Patrick Bonnereau, Jean-Georges Dhenin, Joachim Fosset
Nanterre- Théâtre des Amandiers jusqu’au 8 avril 2007 à 20h30. 01 46 14 70 00.

Les textes de Lars Noren sont publiés à L’arche.

Photos : Pascal Victor

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