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Critiques /

Antigone de Sophocle

par Corinne Denailles

Une tragédie high tech

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Le très brillant metteur en scène flamand Ivo Van Hove propose une lecture d’Antigone de Sophocle d’une belle facture mais d’une sobriété glaçante qui éteint l’enjeu de la pièce dont il ne trouve pas le bon tempo. A vouloir actualiser la tragédie antique, il perd de vue sa spécificité. S’il considère, à juste titre, que le coryphée est la voix du peuple, incarné dans des images vidéo dans lesquelles se meut une foule anonyme floutée, on peut s’interroger sur le parti pris de distribuer aux personnages les propos du choeur. Il en résulte non seulement une certaine confusion mais cela obère le rôle du choeur. La traduction d’Anne Carson sonne souvent faux ; on se prend à douter de la fidélité au texte quand Créon traite Tirésias d’entrepreneur, ou quand se glissent les mots "terroristes" ou "gangsters" quelque peu anachroniques. On aurait préféré que le spectacle conduise de manière plus subtile le spectateur à découvrir l’actualité de cette pièce écrite en 440 av J.C. Dans le conflit tragique qui oppose Créon à sa nièce Antigone, autrement dit le pouvoir d’état oppressif à l’exercice personnel de la liberté au nom de lois supérieures, le metteur en scène insiste sur le pouvoir aveugle d’un tyran sourd à la vox populi et aux oracles du vieux devin Tirésias, véritable conseiller politique de la famille des Labdacides. Quand Créon comprendra le message, ce sera trop tard.

Une tragédie de toute éternité

La scénographie se déploie sur deux niveaux reliés par quelques marches figurant le lien entre hier et aujourd’hui. Un niveau représente l’espace-temps de Sophocle, où se déroulent les échanges entre Antigone et sa soeur, où s’expose le corps de Polynice, le frère coupable, privé de sépulture par un décret inhumain destiné à asseoir le pouvoir par la peur de celui qui dirige nouvellement Thèbes, un espace où l’on voit la rebelle Antigone enfreindre la loi, recouvrant le corps de son frère bien-aimé et lui offrant les rites funéraires auxquels ont droit tous les hommes, selon elle. Le second espace, en avant-scène, est celui d’un bureau high tech, bureau d’un chef, politique, ou pas, où règne Créon, inscrivant concrètement un pont temporel. La dernière image suggère le procès de Créon devant un tribunal du XXIe siècle.

Le jeu hypersensible de Juliette Binoche

Juliette Binoche prête à son personnage une sensibilité à fleur de peau qui contraste violemment avec l’aveuglement taurin de Créon, interprété par l’excellent Patrick O’Kane, et le staff très politique. Pourtant quelque chose gêne. L’entrée en scène d’Antigone, toute de noir vêtue, dans le vent du désert blanc projeté en fond de scène, a quelque chose d’artificiel, de sophistiqué comme un spot publicitaire. Pourtant elle incarne justement toute la souffrance d’Antigone, sa déchirure intérieure ; mais où est passé le feu qui brûle l’adolescente ? Le metteur en scène n’aurait-il pas trop insister sur la sensibilité pour faire oublier la maturité de la comédienne en désaccord avec le rôle ? A moins que sa nature hypersensible, tout en nuances, se soit mal accordée avec la radicalité du personnage.
Malgré tout son savoir-faire Ivo Van Hove n’a pas capté l’inspiration tragique de la pièce comme il avait su s’emparer des comédies de Molière dans des mises en scène spectaculaires d’une radicalité osée et juste.

Antigone de Sophocle ; traduction Anne Carson ; mise en scène Ivo van Hove ; décor et lumières, Jan Versweyveld ; composition et création son Daniel Freita ; costumes An d’Huys ; création vidéo Tal Yarden. Avec Juliette Binoche, Obi Abili Guard, Kirsty Bushell, Samuel Edward-Cook, Finbar Lynch, Patrick O’Kane, Kathryn Pogson. Au théâtre de la ville jusqu’au 14 mai à 20h 30, dimanche à 15h. En anglais sur-titré. Durée : 1h45. Résa. 01 42 74 22 77.
Production the Barbican, Londres – Théâtre de la Ville-Paris – les théâtres de la Ville de Luxembourg.

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