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ALFRED BRENDEL, le dernier rhétoricien

par Olivier Olgan

Un monument discographique - The complete Philips recordings - fête le 85ème anniversaire du dernier géant du piano du XXème siècle

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Ses cheveux ébouriffés et ses grosses lunettes lui donnant une allure lunaire ont disparu de la scène qu’ Alfred Brendel occupa soixante durant. A l’occasion de son 85ème anniversaire, le 5 janvier 2016, Universal publie l’intégralité de ses enregistrements pour Philips, label pour lequel le dernier géant du piano du XXème siècle collabora de 1969 à 2008, date de son retrait de la vie musicale pour se consacrer à la poésie et la pédagogie.

Infatigable scrutateur de partitions.

La première surprise, mais aussi la force de cette magistrale somme subjective de 114cd vient du nombre très ramassé de compositeurs auquel Brendel se consacra en studio. A peine plus d’une dizaine et tous austro-hongrois ! Bach (1 cd), Haydn (3 cd), quasiment tout le piano de Mozart (23 cd), de Beethoven (34 cd), et de Schubert (22 cd), Schumann (7 cd), Liszt (5 cd), Brahms (4 cd) Schoenberg (1 cd) et Weber (1 cd). Non sans humour, il se défend pourtant d’être un artiste viennois : « Ce n’est pas ma faute si la plus belle musique qui ait jamais été écrite le fut en Europe Centrale. »
Ceux qu’il a souvent enregistrés à plusieurs reprises à contre-courant des modes, il les aborde avec une seule exigence : faire écouter leur musique de l’intérieur. « Tout naît du compositeur, mieux de l’œuvre  » ne cesse-t-il de répéter au clavier comme avec ses écrits*, défendant son rôle de médium qui transmet le désir du compositeur.

Pour arriver à cette symbiose créative, le pianiste autrichien a progressivement réduit son répertoire à son arbre généalogique ("je suis une mixture d’Europe centrale ") lié à une époque musicale qui prend ses racines dans le cantabile : « J’aimerais dire qu’elle fut l’apogée de la musique pour piano. Le XXe siècle a, par la suite, en bonne partie abandonné cette base chantée. » Ce répertoire, il en cisèle une matière sonore qui chante à l’oreille, tout en cernant les abimes et les mystères en toute connaissance de cause. « A quelque exception près j’ai joué des œuvres avec lesquelles j’avais l’impression qu’on pouvait passer une vie. » Encore faut-elle, comme il dit joliment « qu’elle déborde le piano ».

Faire ce qu’il aime et ce qu’il doit.

« La grande interprétation élabore une œuvre de l’intérieur et la projette dans diverses directions simultanées. insiste -t-il dans Le Voile de l’ordre (Christian Bourgois, 2014) véritable condensé de son parcours de conscience musicale. Ce à quoi nous aspirons n’est pas de jouer l’œuvre mais que l’œuvre nous joue. » Si cet autodidacte avoue s’appuyer plutôt sur son instinct, ses nombreux écrits* – et maintenant ses conférences – mettent des mots sur son questionnement d’artiste face à des partitions souvent insaisissables, d’en éclairer sa (et notre) compréhension. Ce n’est pas un hasard si renonçant à la scène, il se dédie désormais à la poésie et à la pédagogie. Tant son art du clavier fut le fruit d’une réflexion artistique exigeante, poursuivie sans relâche, avec humilité : « Je suis très favorable au chaos, c’est-à-dire au sentiment. Mais, seul le voile de l’ordre produit l’œuvre d’art. Lui seul la rend possible. »

Parce qu’elles « émettent constamment de nouvelles énergies »

Sans cesse, il reprend une poignée d’œuvres fondatrices, les scrute et les réenregistrent : notamment deux cycles des Sonates de Mozart et de Beethoven, les concertos de Mozart (avec Mariner, puis Mackerras) et de Beethoven (avec Haitink, puis Levine, puis Rattle) ou de Brahms (Haitink, puis Abbado)… Avec toujours cette émouvante et tonique tentative de réconcilier le cœur et la raison, la ligne et le chant, le chaos et l’ordre. Loin de toute facilité et convention. Le testament de ce géant réside dans cet engagement : « On devrait donc se demander aussi tôt que possible avec quelles œuvres on veut vivre. En un mot, quels sont les morceaux qui émettent constamment de nouvelles énergies. » Son Mozart parait sur le qui-vive, son Beethoven toujours plus interrogatif qu’affirmatif (loin de l’héroïsme en tous les cas), ses Schubert et Schumann tendu aux aguets.

"Le génie au piano, c’est jouer avec exactitude et audace ; c’est savoir faire la différence entre magie et métier. La technique, écrit-il aussi dans ses Réflexions faites, naît dans l’imagination de l’artiste, elle en est le produit. Les progrès que j’ai faits, je les ai dus à mon désir de pénétrer les œuvres." Alfred Brendel s’exprime tout entier dans cette lucidité. Celui qui se définit « à la fois un conservateur de musée, un exécuteur testamentaire et un accoucheur » nous offre dans ce coffret Philips de sublimes cathédrales, de sens et de lumière. Et laisse pantois de tant de profondeur dans toutes les formes de dialogue musical : en soliste, en chambre et en accompagnateur. Son héritage musical se complète aussi de nombreux récitals captés sur le vif que le maitre autrichien fut longtemps réticent à accepter. Pourtant, ces instants de fragilité et de présence constituent des magnifiques pages nourries d’une émotion à fleur de clavier. Comme témoigne The farewell concert de 2008 qui condense toute une vie de quête et de trouvailles. Leçons d’humilité et de simplicité. On y retrouve bien sur les grandes figures que le pianiste n’a cessé de faire vivre : Haydn, Mozart, Schubert et Beethoven éclairés d’un rayonnement chaleureux. Une révérence musicale en forme de clin d’œil complice et affectueux. Sans pour autant dire son dernier mot.

« Éduquer, émouvoir, amuser :

La définition grecque de la rhétorique convient idéalement à ce que doit être tout bon interprète. écrit Alfred Brendel dans son livre Musique, coté cour, coté jardin (Bucher Chastel, 1994). Éduquer est un devoir primordial, mas pas question de tendre le doigt pour dire : ‘écoutez ceci, écoutez cela’. Il faut éveiller l’écoute du public avec ce que vous avez à proposer, et non jouer ce que celui-ci veut entendre. »

Le legs du dernier maitre du XXème siècle ne consiste pas seulement dans la profondeur de son jeu ou le choix de son répertoire, ce sont aussi les mots qu’il utilise pour le penser. Avec la même exigence qu’au clavier « en l’occurrence de dire les choses simplement, mais sans simplifier outre mesure. »

La Lettre et l’esprit d’un maître à penser.

« On peut s’abandonner en quelque sorte les yeux fermés à la musique, la « rendre » simple sans y réfléchir. On peut la formaliser, l’intellectualiser, la psychologiser, la poétiser. écrit-il dans son avant-propos de son dernier livre L’abécédaire d’un pianiste (Christian Bourgeois, 2014). Le besoin de me confronter à la musique, d’en avoir pleinement conscience, d’associer la musique et le goût du langage, ne m’a pas abandonné."

A la fois penseur et aventurier du piano, Alfred Brendel est à la fois le premier des modernes et le plus érudit des pianistes en exercice. Il est temps de le découvrir et de l’écouter dans toutes ses facétieuses facettes.

The complete Philips recordings : coffret de 114 cd qui réunit les albums studio, les enregistrements live ainsi que radiodiffusions, accompagné d’un livret de 200 pages.
• *A lire : Réflexions faites (Buchet Chastel, 1979). Musique coté cour, coté jardin (Buchet Chastel, 1994). L’abécédaire d’un pianiste, un livre pour les amoureux du piano (Christian Bourgeois, 2014).

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