Médée de Cherubini au Théâtre des Champs-Élysées le 11 février
L’infanticide comme un art
Julien Chauvin dirige une version entièrement chantée de Médée, en français, telle que Cherubini a pu la concevoir sans l’avoir jamais menée à terme.
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- 13 février
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ON AVAIT PU VOIR ET ENTENDRE MÉDÉE il y a un an, à l’Opéra-Comique puis à l’Opéra de Montpellier, dans la version qui fut créée au Théâtre Feydeau en 1797 alternant numéros musicaux et dialogues en alexandrins. Comme bon nombre d’ouvrages lyriques, l’opéra de Cherubini a eu différents visages : opéra-comique à la fin du XVIIIe siècle, puis opéra quand Lachner, en 1855, composa des récitatifs à destination d’une version allemande qui, traduite en italien, fut bien plus tard rendue célèbre à la Scala de Milan par Maria Callas (qui fut aussi Médée en 1969 dans le film de Pasolini).
On sait moins que Cherubini avait d’abord conçu sa Médée comme un opéra (donc entièrement chanté) avant de se résoudre à en faire un opéra-comique, et qu’il proposa en 1801 à l’Opéra de Paris de reprendre son ouvrage créé quatre ans plus tôt, ce qui aurait supposé que le compositeur en étoffe l’orchestration pour l’adapter à l’effectif plus fourni de l’Opéra (quatre cors, deux trompettes et trois trombones, contre quatre cors et un trombone au Théâtre Feydeau), qu’il ajoute un ballet et qu’il compose des récitatifs, la règle voulant que les dialogues soient interdits sur la scène de l’Opéra. Projet qui n’a pas vu le jour mais dont il reste des traces, Cherubini ayant commencé le travail avant de rompre avec l’Opéra après l’échec de son Anacréon en 1803.
Des récitatifs sur des alexandrins
Le musicologue Alan Curtis (mort en 2015) a cependant fait son miel de ces ébauches et s’est mis en tête de reconstituer cette version inaboutie en enrichissant ici et là les interventions des cuivres à partir de ce qu’avait déjà fait Cherubini. Il a par ailleurs composé en 2012 des récitatifs, qu’on a pu découvrir à Ulm puis, modifiés, au Teatro real de Madrid. Comme l’explique Alexandre Dratwicki, directeur artistique du Palazzetto Bru Zane, à l’origine de la production qui nous occupe ici, il était hors de question pour Alan Curtis de reprendre les récitatifs tardifs de Lachner, lesquels ont été composés sur des paroles allemandes et ont peu à voir avec le style de Cherubini. Ceux de Curtis ont été composés sur des vers appartenant aux parties dialoguées du livret de François-Benoît Hoffman qu’on a pu entendre au Théâtre Feydeau en 1797 et à l’Opéra-Comique en 2025.
Quant au ballet, un autre musicologue, Heiko Cullmann, a proposé de son côté d’ajouter à la partition de Cherubini une Chaconne en fa majeur, déjà pourvue de l’orchestration ad hoc, et de la faire entendre au moment du mariage de Jason avec Circé. Rappelons que Cherubini reprend dans sa Médée l’un des mythes les plus féroces de l’antiquité, celui d’une femme trahie par son époux Jason, qui la répudie pour en épouser une autre ; la malheureuse ne trouve alors d’autre recours que d’empoisonner sa rivale et de tuer les enfants qu’elle a eus avec Jason.
Le chant et le contrechant
C’est cette version imaginée sous la forme d’une tragédie lyrique (dans le sillage de Gluck), d’une progression dramatique implacable, qui vient d’être donnée au Théâtre des Champs-Élysées, la sortie d’un enregistrement étant prévue dans les mois qui viennent.
On retrouve ici des chanteurs familiers du Palazzetto : Mélissa Petit, qui vient de participer au récent enregistrement de Jean de Nivelle de Léo Delibes, incarne Dircé, la nouvelle épouse de Jason, rôle un peu pâlot, qu’elle interprète avec un beau lyrisme. Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Néris) participait au même enregistrement, mais également à la production de Médée de l’Opéra-Comique, qu’on a évoquée. Elle chante le très bel air « Ah, nos peines seront communes », accompagné par le contrechant d’un basson très expressif, avec la même superbe intensité que sur la scène de Favart. Un étreignant moment de la soirée !
Julien Behr est de nouveau Jason mais n’a pas approfondi sa conception du rôle, qu’il aborde toujours avec un timbre uniforme et un phrasé plus heurté que dramatique. Certes, Jason est en proie à tous les tourments, mais précisément : tous les tourments méritent toutes les nuances. Hélène Carpentier et Margaux Poguet (les Suivantes de Dircé) font l’impossible pour que la première scène de l’ouvrage ne donne pas l’impression de n’en pas finir, et Patrick Bolleire (Créon), un peu raide au premier acte, plus engagé ensuite, suit le mouvement de l’opéra, statique au début, de plus en plus enflammé par la suite.
La violence au paroxysme
Marina Rebeka a le titre. Elle a chanté Médée au Deutsche Oper et à la Scala, mais si elle possède le tempérament dramatique et le timbre sombre et âpre à la fois exigés par le rôle – elle change de robe après l’entracte, le noir de la mort succédant au rouge du sang ! –, sa diction française n’est pas irréprochable. Gageons qu’à la faveur de l’enregistrement, privée de la présence du public et de la nécessité de jouer la violence, elle nous offrira une Médée plus précise dans la sculpture des mots.
Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles apportent une contribution essentielle à cette Médée ; on goûte leur aplomb et le sens qu’ils ont de cette musique, s’il faut citer un seul exemple, dans le chœur nuptial, très singulier rythmiquement, qu’accompagnent les seuls vents de l’orchestre. Un orchestre d’une animation et d’une richesse de coloris hors norme. À la tête de son Concert de la Loge, Julien Chauvin ne laisse rien au hasard et nous montre comment Cherubini est à cent lieues du compositeur amidonné que certains chefs nous font encore entendre aujourd’hui. Il suffit de citer le prélude orageux du troisième acte, ou la prodigieuse scène au cours de laquelle Médée hésite à tuer ses enfants avant de se déterminer, scène qui fait entendre un orchestre aux pupitres éparpillés comme l’est à cet instant du drame l’esprit de l’héroïne, à la fois tumultueux et subtil, changeant constamment de tempo, d’humeur, de dynamique, pour concevoir à quel point le chef et sa formation arrivent à un stupéfiant degré d’incandescence.
Illustration : Médée vu par Joseph Stallaert (dr). Marina Rebeka (dr). Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (photo Romane Bégon). Julien Chauvin (photo Marco Borggreve)
Cherubini : Médée. Avec Marina Rebeka (Médée), Julien Behr (Jason), Mélissa Petit (Dircé), Patrick Bolleire (Créon), Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Néris), Hélène Carpentier (Première suivante de la suite de Dircé), Margaux Poguet (Deuxième suivante de la suite de Dircé), Pierre Gennai (Coryphée) ; Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles (dir. Fabien Armengaud) ; Le Concert de la Loge, dir. Julien Chauvin. Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 11 février 2026.



