Siegfried au Théâtre des Champs-Élysées le 19 avril

Sans peur et sans reproche

Yannick Nézet-Séguin poursuit sa Tétralogie avec une maîtrise et un feu de plus en plus enthousiasmants.

Sans peur et sans reproche

EN 2022, YANNICK NÉZET-SÉGUIN et l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, dont il est chef honoraire, nous offraient L’Or du Rhin au Théâtre des Champs-Élysées. Deux ans plus tard, La Walkyrie. Cette année, c’était le tour de Siegfried. Les journées sont très espacées avec eux, mais l’attente en vaut la peine ! Il faudra patienter encore un peu avant de pouvoir entendre Le Crépuscule des dieux – oui mais l’on sait que l’attente est la plus belle des promesses.*

De volet en volet, Yannick Nézet-Séguin nous offre un Ring de plus en plus exaltant. Son Siegfried est un modèle de tension maintenue et maîtrisée, de souplesse dans le phrasé, d’éclat dans les couleurs ; on est plus ici dans l’élan que dans la lecture ciselée d’un Pablo Heras-Casado à l’Opéra-Bastille. Le mythe devenu drame se déploie, dans toute son ampleur, même si la scène entre Mime et Wotan, puis certains passages du duo final, de par la nécessité que s’impose Wagner de résumer les chapitres précédents, le font par instants piétiner. Et l’orchestre bien sûr, que le chef québécois préserve de toute épaisseur, est d’une superbe énergie. Le cor solo, les bassons, les altos sont à la fête, les percussions ajoutent au relief et non pas au bruit.

Les chanteurs, dans un pareil contexte, se font entendre sans difficulté, d’autant qu’ils maîtrisent parfaitement leur rôle. Il s’agit d’une version de concert, certes, mais chantée sans partition, avec l’apport du mime (sans jeu de mot !). Clay Hilley en particulier, même si son nœud papillon et sa veste scintillante lui donnent davantage l’allure d’un baron Ochs que d’un Siegfried, s’applique à jouer au forgeron en tapant avec un marteau fictif, plus tard à donner un coup d’épée non moins fictif dans le Fafner de haute stature de Soloman Howard. Mais on y croit ! de même que Ya-Chung Huang, avec sa dégaine de petite crapule et son blouson de cuir ressemble vraiment à un Mime retors. Un Mime couard, qui fanfaronne et glapit tour à tour, et Ya-Chung est à l’image de toute la distribution : fort bien choisi.

Un dieu fait homme

Wotan, devenu un Wanderer sans illusion, le seul personnage à éprouver des sentiments humains (le doute, l’amertume, la résignation) dans cette histoire, malgré sa condition de dieu déchu, a l’élégance et la voix de baryton presque douce de Brian Mulligan : « Je suis venu pour regarder, non pour agir », dit le Wanderer. Samuel Youn, à l’opposé, met de la rage dans le personnage d’Alberich, qui intervient assez peu dans Siegfried mais est en réalité le moteur du Ring tout entier. Wiebke Lehmkuhl redonne à Erda toute l’ambiguïté dont nous avait privé Calixto Bieito en confinant le personnage, à la Bastille, dans sa batterie de casseroles. Est-elle déesse ? principe ? femme ? (N’oublions pas qu’elle a engendré Brünnhilde.) Et c’est un émerveillement de voir apparaître de la coulisse Julie Roset en robe rouge comme une tache de couleur vive dans ce monde de passions sinistres : son Oiseau est d’une légèreté on ne peut plus rafraîchissante.

On a connu Brünnhilde plus enflammée que Rebecca Nash, qui donne une dimension presque maternante au personnage mais nous livre un duo final des plus solides. Car Clay Hilley, à ses côtés, a de la résistance ! On apprécie en lui moins le volume que la projection, qui lui permet de traverser sans encombre les trois actes fort éprouvants de la partition, mais on aimerait aussi plus de nuances, moins d’uniforme virilité. Peut-être le fait de jouer au premier degré prive-t-il Clay Hilley de la distance que permet une version de concert. Il est vrai que Siegfried ne connaît pas la peur ; ne lui faisons donc pas le reproche d’être trop sûr de lui.**

Illustrations : Siegfried réveille Brünnhilde (dr). Yannick Nézet-Séguin (photo George Etheredge)

* Entre-temps, le Théâtre des Champs-Élysées aura programmé un Crépuscule des dieux isolé, le 13 septembre prochain, sous la direction de Kent Nagano.
** La Philharmonie de Paris annonce une Tétralogie intégrale, en mars 2027, avec Klaus Florian Vogt dans les trois rôles de Loge, Siegmund et Siegfried : stupéfiant défi !

Wagner : Siegfried. Avec Clay Hilley (Siegfried), Ya-Chung Huang (Mime), Brian Mulligan (der Wanderer), Samuel Youn (Alberich), Rebecca Nash (Brünnhilde), Wiebke Lehmkuhl (Erda), Soloman Howard (Fafner), Julie Roset (L’Oiseau de la forêt). Orchestre philharmonique de Rotterdam, dir. Yannick Nézet-Séguin Théâtre des Champs-Élysées, 18 avril 2026.
Ce Siegfried sera diffusé le samedi 27 juin à 20h sur France Musique.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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