Médée de Cherubini à l’Opéra Comique
Un infanticide au miroir du féminisme
L’Opéra Comique ressuscite la version originale de l’œuvre de Cherubini, dans une mise en scène forte mais contestable.
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- 19 février 2025
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POUR L’AMATEUR D’OPÉRA, Médée de Cherubini est bien souvent connue d’abord sous le nom de Medea, adaptation italienne réalisée au début du XXe siècle et qui se verra immortalisée par Maria Callas en 1953 à la Scala de Milan. Et si le lyricomane est également cinéphile, c’est encore Maria Callas, cette fois comédienne et... muette qui aura marqué son expérience esthétique de ce personnage, grâce au film de Pier Paolo Pasolini (Medea, 1969). C’est dire que la version originale (1797) policée par les dialogues parlés présentée par l’Opéra Comique, même si plus authentique, présente le risque de ne pas atteindre l’imaginaire du spectateur/auditeur avec la même force que les versions apocryphes mais splendides précédemment citées.
Est-ce pour éviter cet écueil que la mise en scène de Marie-Ève Signeyrole choisit la voie moderne de l’idéologie et du féminisme ? Disons d’emblée que notre impression première de ce spectacle riche et intrigant a été tout de même marquée par ce hiatus entre la sagesse de l’alexandrin français (de la plume de François-Benoît Hoffman) et l’impact expressif d’une partition tumultueuse et forte, superbe écrin sonore pour une suite d’événements aussi ancienne que l’humanité, celle qui mène une femme à l’infanticide. Comme l’indique la dramaturge de l’Opéra Comique, Agnès Terrier, dans un « à lire avant le spectacle » comme toujours passionnant, la création de l’œuvre au Théâtre Feydeau en 1797 est triomphale mais « la critique regrette que forme et sujet divergent, l’une pas assez tragique, l’autre trop ».
Forme et sujet, justement... Il semble bien naturel qu’à l’Opéra Comique, on joue l’œuvre dans cette version originale (puisque il s’agit d’un opéra-comique), mais l’on peut malgré tout ressentir dans ce choix comme un souci d’authenticité (et presque d’érudition musicologique) qui n’apporte pas grand-chose à la musique – qui lui ôte bien souvent de sa force, en l’interrompant par des dialogues, resserrés certes, nous apprend le programme mais qui, par nature, annulent l’envolée musicale en chargeant le spectacle de prosaïsme (malgré la versification...). De même que pour Carmen, disons, il faut bien accepter cette convention de l’opéra-comique (textes parlés interrompant le flux musical), malgré son caractère désuet et ses faiblesses. Mais fallait-il alors ajouter du texte parlé au texte parlé, comme le propose cette mise en scène, en insérant des extraits de la Lettre de Médée à Jason, tirée du recueil des Héroïdes d’Ovide, et du livre de Prune Antoine, La Mère diabolique, ou encore des paroles d’enfants évoquant la violence de leur père ou celles de mères infanticides (extraites du documentaire Mères à perpétuité, de Sofia Fischer) ? Et donner au personnage de Médée un double théâtral et contemporain, sous la forme d’une comédienne sur scène ? Ici se heurtent le souci de militantisme féministe et l’efficacité proprement musicale de l’œuvre, celle-là devant à mon sens toujours primer.
Rayonnante et tragique
Si la substance idéologique de la mise en scène a pu laisser dans l’expectative, la direction d’acteurs était en revanche très convaincante. On a particulièrement apprécié l’esquisse de chorégraphie qui accompagne certaines scènes-clé, le tournoiement de tel ou tel personnage pris dans une tempête émotionnelle qui le déborde, la façon de faire bouger les chœurs. Un beau travail a été visiblement fait également sur la prosodie de l’alexandrin, même si la question des e muets a peut-être divisé les artistes ? Si le Créon d’Edwin Crossley-Mercer émerveille de bout en bout, par la beauté et la plénitude du timbre et l’intensité émotionnelle que le chanteur donne au personnage, le Jason de Julien Behr, un peu en retrait au début de la représentation, a pu gagner en conviction et en élan vocal tout au long du spectacle. Lila Dufy en Dircé nous a séduits ; Marie-Andrée Bouchard-Lesieur en Néris est apparue bouleversante de sincérité et de profondeur. Son air avec basson obligé (excellent soliste d’Insula orchestra en la personne de Philippe Miqueu), « Ah nos peines seront communes » (acte II, scène 4) a été l’un des moments les plus forts de toute la soirée. La chanteuse, rayonnante et tragique tout à la fois, a d’ailleurs été acclamée au moment des saluts, triomphe bien mérité. La présence scénique et l’originalité du timbre de Joyce El-Khoury, assurant avec superbe le rôle-titre sont de puissantes qualités, peut-être affaiblies par une prosodie française quelque peu problématique.
Il reste cependant un spectacle de qualité, riche d’enjeux psychologiques et d’une vision de l’action passant par le regard des enfants de Médée, qui sur le plan théâtral convainc, grâce à une réalisation vidéo de belle facture. Peut cependant être contestable l’insistance à associer le personnage de Médée à la question des migrants, et en particulier des migrantes, par l’insertion de scènes de viol qui imposent au regard (et à l’oreille, puisque la bande son ne manquait pas au reportage...) une interprétation de la figure de Médée comme victime, parmi mille autres, d’une éternelle violence masculine. Même si le propos est respectable sur le plan idéologique, la musique n’y gagne rien de particulier. L’auditeur y perd plutôt le sentiment, par essence ambigu et qui, selon moi, doit le rester d’une violence tragique de la partition qui ne dit pas de façon univoque vers qui penchent ses élans... Au contraire, c’est bien cette équivocité qui fait sa puissance.
À ce point de vue, la direction de Laurence Equilbey à la tête de ses deux formations historiques, Insula orchestra et le chœur accentus, m’a semblé prendre des partis esthétiques forts mais pas toujours gratifiants pour l’auditeur : en particulier, en accentuant les arêtes, les rythmes, au détriment de la plénitude symphonique. Et en proposant bien souvent des tempi très vifs, comme emportés par l’action, mais qui ne permettaient pas suffisamment la respiration des motifs orchestraux les uns avec les autres, leur déploiement dans le temps de l’opéra.
Photo : Stefan Brion/dr
Luigi Cherubini : Médée, avec Joyce El-Khoury (Médée), Julien Behr (Jason), Edwin Crossley-Mercer (Créon), Lila Dufy (Dircé), Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Néris). Marie-Ève Signeyrole, mise en scène ; Fabien Teigné, décors ; Yashi, costumes ; Philippe Berthomé, lumière ; Céline Baril, vidéo. Insula orchestra, accentus, dir. Laurence Equilbey. Opéra Comique, 10 février 2025.



