L’Annonce faite à Marie au théâtre du Châtelet le 3 février

Un opéra en formule revisitée

Le compositeur Philippe Leroux conçoit une facture lyrique prenante pour son seul et unique opéra.

Un opéra en formule revisitée

INSPIRÉ DE LA PIÈCE DE THÉÂTRE ÉPONYME de Paul Claudel, l’opéra L’Annonce faite à Marie de Philippe Leroux (né en 1959) tranche sur les habitudes de la musique lyrique contemporaine. Sur un livret de Raphaèle Fleury qui reprend les mots de Claudel, mais en les raccourcissant, la musique se fait en concordance dans un style de chant déclamatoire et à l’occasion mélodique, sans jamais tomber dans l’agression discordante (si courante dans le lyrique contemporain), sur une orchestration de chambre bien en phase dans ses couleurs délicates. Avec au surplus des extraits enregistrés dits par la voix reconstituée de Claudel, amplifiés et diffusés par haut-parleurs. C’est ainsi que l’on suit au plus près les péripéties des personnages sous son éclairage religieux (catholique dans ses nombreuses allusions). Commande d’Angers-Nantes Opéra (où l’œuvre fut créée le 9 octobre 2022 à Nantes) et de l’Opéra de Rennes, elle est reprise au Châtelet. La production demeure celle d’origine, due à la mise en scène de Célie Pauthe. La distribution vocale des six chanteurs est elle aussi inchangée. Si ce n’est qu’au Châtelet officient les solistes de l’Ensemble intercontemporain, sous la direction cette fois d’Ariane Matiakh.

La trame suit donc celle de la pièce (que Claudel aura passé cinquante-six ans à remanier, l’œuvre de sa vie) dans un « Moyen-Âge de convention » où la jeune Violaine affronte des controverses et des soubresauts qui la verra atteinte de la lèpre mais accomplir le miracle de la résurrection de sa petite fille morte. Elle finira elle-même par mourir, réconciliée avec son entourage, et notamment sa sœur Mara et son ancien prétendant Jacques. Une thématique ardemment religieuse, dans toutes ses allusions.

Quand l’opéra contemporain séduit

Au Châtelet, les interprètes se donnent fougueusement dans un jeu théâtral des plus expressifs. Raphaële Kennedy est une Violaine dont la douleur se pose d’un chant tristement déclamé. Alors que Sophia Burgos délivre pour sa part des vocalises aux aigus puissants, pour le personnage de Mara et sa tessiture voulue plus lyrique. Charles Rice (le séducteur Jacques d’une forte conviction), Marc Scoffoni (basse noble pour Anne Vercors, le père de Violaine), Els Janssens (Élisabeth, mère tout aussi douloureuse) et Vincent Bouchot (Pierre de Craon, premier amant de Violaine) complètent un plateau vocal des mieux en phase avec leurs attributions et leurs émissions vocales. Si ce n’est, habitude du Châtelet désormais (mais aussi dans ce cas voulu pour l’œuvre en raison de son renfort électronique), que tous sont agrémentés de petits microphones de tête, bien que leur sonorité générale passe sans débordements.

Les huit pupitres de solistes de l’Ensemble intercontemporain, se fondent aux voix dans une instrumentation distillée au plus près, sous la direction attentive d’Ariane Matiakh. Ou quand l’opéra contemporain séduit, rareté s’il en est !

On serait cependant plus réservé pour la mise en scène. Célie Pauthe se contente d’un unique décor fait d’un mur gris sous une constante lumière elle aussi grise sans variations, percé de portes qui s’ouvrent et se referment au gré des interventions des personnages (campés de vêtements ordinaires d’aujourd’hui). Ce mur reçoit des projections en noir et blanc (chose peu originale) d’images de campagne et de forêt. Les lieux de l’action, lieux anciens divers et variés, ne sont pas autrement figurés. Ce serait d’un ennui mortel, si ce n’est que les personnages manifestent ce jeu très expressif que nous évoquions (probablement et assurément sur les indications de la metteuse en scène). Une version de concert, avec le même jeu des participants, aurait été tout aussi indiquée ! Mais reste la pièce et sa mise en musique.

Illustrations : Jacques Hury, Violaine Vercors, Anne Vercors, Pierre de Craon, Mara Vercors. Mara Vercors (Sophia Burgos) et Violaine Vercors (Raphaële Kennedy). Photos Thomas Amouroux-Théâtre du Châtelet

Philippe Leroux : L’Annonce faite à Marie. Avec Raphaële Kennedy (Violaine Vercors), Sophia Burgos (Mara Vercors), Charles Rice (Jacques Hury), Marc Scoffoni (Anne Vercors), Els Janssens (Élisabeth Vercors) et Vincent Bouchot (Pierre de Craon). Mise en scène : Célie Pauthe. Solistes de l’Ensemble intercontemporain, dir. Ariane Matiakh. Paris, Théâtre du Châtelet, 3 février 2026.

A propos de l'auteur
Pierre-René Serna
Pierre-René Serna

Journaliste et musicographe, Pierre-René Serna entretient plusieurs activités paramusicales (organisation de colloques, rédaction de programmes de concerts et d’opéras, conférences, production d’émissions radiophoniques) et collabore à différents...

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